— Vous avez une très jolie robe.
Elle lui présente son bras afin qu’il l’aide à descendre les marches.
— Merci, un mélange de lin et de coton, de Paris. Marie me l’a rapportée de son récent voyage. Elle l’a achetée à Bangkok en réalité… dans une boutique parisienne. Bref, comme elle le dit si allégrement : on s’en suce.
— Beau langage pour une agente de bord, dit-il, amusé. Où allons-nous ?
— C’est vous le guide.
— Nous pourrions nous diriger vers le centre-ville. À marcher tranquillement, on peut s’y rendre dans une heure, ça vous va ?
— Je suis à vos pieds ! Et j’ai de bonnes sandales de marche.
— Alors, allons-y !
Elle lui presse le bras en guise d’approbation.
— Vous n’utilisez jamais de canne ?
— Rarement. Je préfère le bras des hommes.
Elle s’appuie sur lui sans pour autant être un frein à la marche.
— Je tiens encore à vous remercier pour hier. Vous avez maintenant un portrait on ne peut plus complet de ma personnalité.
— Tout le plaisir a été pour moi.
Elle rit.
— Je ne suis pas tout le temps comme ça, vous savez.
— Ça veut dire quoi, ça ?
— Ça ne veut probablement rien dire. Le mal a été fait, de toute manière, n’est-ce pas ? Non, ne répondez pas. Je me suis réveillée, ce matin, magiquement de bonne humeur. Enfin, plus ça va, plus je me sens permissive. Vous comprenez quelque chose là-dedans ?
— Vous n’avez plus rien à perdre.
— Touché.
— Mais il vous manque sans doute encore la manière, le style.
— Encore touché. Vous êtes fort.
— Oui, tâtez, là.
— Vous êtes aussi amusant, dit-elle en jugeant la musculature du biceps.
— On me dit irrésistible, gente dame.
— Oh, galant monsieur, la douce dame n’y voit rien, alors, regroupez vos plumes et éloignez-les de son subtil visage, sujet aux allergies !
— Je n’ai pas dit mon dernier mot.
— Vous aimez séduire, n’est-ce pas ?
— Je fais comme tout le monde. J’utilise les armes que la nature m’a données.
Elle ne répond pas. Un sourire un peu figé et quelques soupirs mélodiques font comprendre à Rémi qu’elle se perd dans ses pensées. Elle lui demande de décrire les rues qu’ils traversent en ajoutant toutefois ses impressions issues de ses sens. À tel endroit, on mange très mal selon elle, à tel autre, l’air ne semble ni traverser la propriété ni pouvoir entrer par les fenêtres. Chaque fois, Rémi complète le portrait par des éléments visuels. Ils s’amusent un temps à ce jeu. Ils coupent ainsi à travers deux quartiers avant de poursuivre, pendant un certain temps, en silence. Puis, elle lui presse de nouveau le bras.
— Racontez-moi votre vie, Rémi.
— La version encyclopédique ou la courte ?
— À vous de choisir !
— Ma mère est morte quand j’étais très jeune. Je ne me rappelle que très peu de choses en fait, comme si ma vie avait commencé avec ma puberté, qui sonna l’heure de la récréation. Je vivais à la campagne. Une adolescence heureuse, somme toute. Du touche-pipi avec un bel adolescent du coin, rien de transcendant. Il a fallu attendre mon arrivée en ville pour que je m’aperçoive qu’un tout autre monde m’y attendait, que je devenais soudain le centre d’attraction dans les bars. Les blasés sautent vite sur la viande fraîche. Je suis devenu très orgueilleux et délicieux. J’ai surtout été chanceux.
— Faites-vous maintenant partie de ces blasés ?
— C’est possible. Je suis allé loin, vous savez, drogues, plaisirs. Voilà où mène aussi la beauté.
— Inutile de vous justifier.
— Je ne… et puis, oui, vous avez raison.
— Et ensuite ?
— Vous voulez dire entre-temps ? Des études éparses, psychologie surtout. Je suis devenu garçon de café. Mais j’en oublie des bouts. Un jour, la première femme de ce peintre est venue me voir à mon restaurant. Arcand et elle ne vivaient plus ensemble à cette époque. Il était déjà en Espagne. Elle m’a proposé d’accompagner un vieil ami homosexuel qui se mourrait d’un cancer. Par la suite, quand Armand fut mort, Marthe me prit sous son aile, si je puis dire. Nous avons voyagé, fait le tour du monde.
Il raconte ensuite son séjour en France, et son retour.
— Vous vous ennuyez ?
— En quelque sorte, quoique je ne chôme pas.
— Un vide alors.
— Un petit creux, une faim.
— Vous commencez à compter les années.
— Probablement… Un marin un peu fatigué.
— Cette réponse est très poétique.
— Suffisante ?
— Pour l’instant, oui ! dit-elle, enjouée. Ah, je sens qu’on arrive près d’un parc. C’est là que les enfants se cachent dans ce quartier !
Rémi leur fait emprunter un sentier sous les arbres. Irène soupire d’aise. Arrivés près du lac artificiel, Rémi lui décrit les environs, les enfants, nombreux, vers la gauche, à jouer à colin-maillard, les amoureux qui se promènent lentement autour du lac, à s’embrasser de temps en temps et, parfois, à s’étendre sur la pelouse pour rappeler à l’autre la puissance de son désir. Des vieux, évidemment, à profusion, qui semblent sécher et mourir au soleil.
— On peut s’asseoir ? demande-t-elle.
— Là, juste en face de nous, c’est tout près du lac et des promeneurs.
— Parfait.
Un couple passe près d’eux.
— Trop de lavande pour elle, pas assez de déodorant pour lui, murmure Irène.
— Et qu’est-ce que je sens, moi ?
— Le pain.
— Ce n’est pas un peu facile ?
— Vous sentez le pain chloré, en fait.
— Pas très vendeur.
— Je vous fais marcher, voyons.
— C’est à votre tour, maintenant, de raconter votre vie.
— Eh bien, si vous ne l’aviez pas remarqué, je suis aveugle.
— Ça ne se voit pas.
Elle éclate de rire, garde silence, le temps que des promeneurs passent devant eux.
— J’ai perdu la vue à cinq ans. Une forte fièvre qui déclencha une infection du nerf optique, et ensuite la cécité graduelle. Ce ne fut donc pas subit, plutôt une longue agonie de la vue. Je n’arrêtais pas de pleurer, je croyais qu’on m’avait mis un bandeau sur la tête pour me forcer à ne pas voir. Le choc fut terrible, semble-t-il, car je ne me souviens plus vraiment de cette période ; je l’ai occultée, c’est le cas de le dire, en sombrant dans un coma qui dura six mois. Ma mère nous a souvent raconté, non sans émotion, que ma bonne petite sœur Marie pouvait rester muette, devant moi, pendant des heures, à me tenir la main et à me sourire, comme si elle s’attendait à ce que je la regarde à nouveau et que l’on recommence à jouer. Un jour, toujours selon ma mère, elle nous a entendues rire. Elle s’est mise à pleurer. Marie m’avait, en quelque sorte, réchappée. Depuis ce temps-là, nous sommes inséparables. Je sais ce que rouge, jaune, vert, bleu veulent dire. J’en conserve la mémoire, mais j’ai probablement tout confondu, car le vert, pour moi, c’est une odeur, de la végétation, par exemple ; le blanc, c’est la glace, la neige, un toucher ; le rouge, la peau quand elle est excitée ou en colère.
— Marie habite avec vous ? N’a-t-elle pas un amoureux ?
— Si, son époux. Elle habite Zurich, mais comme elle voyage tout le temps, elle est souvent par ici. Après l’adolescence, chacune est un peu allée de son côté. Moi, la retraite paisible dans mon imaginaire, à écrire déjà des romans et ceux-là, personne ne les lira, je les ai brûlés ! Les pensions privées, les hôtels particuliers, déjà les escortes. Quant à Marie, elle fut vite happée par les mondanités et l’habitude du décalage horaire. Nous sommes restées étrangement fusionnées. Pas une semaine ne se passe sans que l’on se téléphone ou que l’on se rencontre. Elle veille sur moi, pour ainsi dire, et je lui donne parfois du fil à retordre.
— Où habitiez-vous avant ici ?
— Une maison de repos, en Suisse. Un endroit où l’on fait semblant d’être malade pour mieux satisfaire ses caprices. Auparavant, comme je vous l’ai déjà dit, en Afrique, à Barcelone… Il y a dix ans, nos parents sont morts, dans un attentat à la bombe qui ne leur était pas destiné. Ils nous ont laissé en héritage une belle somme et le goût du pied-à-terre temporaire.
— Avez-vous déjà cherché à recouvrer la vue ?
— Si, il y a cinq ans. J’avais donné mon nom pour une expérience pilote.
— Et ?
— Je fus infectée.
— Ah… et vous vous êtes mise à boire ?
Elle laisse filer un petit rire.
— C’était inévitable, non ?
— Je ne sais pas…
Elle se lève. Il l’imite, guide sa main vers son bras.
— Vous feriez un bon chien guide.
— Je le prends pour un compliment.
Ils poursuivent leur promenade jusque tard dans l’après-midi. Les travailleurs désertent leur bureau en courant, les automobilistes s’enfuient vers la télévision méritée ou la piscine salvatrice.
Irène dit avoir mal aux pieds mais veut continuer. Rémi se prête à ses volontés. Tantôt ils s’arrêtent prendre un café, tantôt ils plongent dans les magasins climatisés, mais Irène n’achète rien ; elle se contente de commenter l’atmosphère, l’odeur des gens, leurs paroles souvent futiles. Parfois, entre deux remarques désobligeantes sur la sueur qui les entoure, elle laisse échapper une phrase aussi proche du cliché que du mystère.
Après cette promenade labyrinthe, ils arrivent près de la boulangerie de Rémi. Le quartier, explique-t-il à Irène, est plutôt calme, avoisinant une rue plus commerçante. Plusieurs commerces utilitaires, dont le sien, approvisionnent ceux de la rue principale. Boulangerie, salaison, confiserie, quincaillerie, etc. Quelques restaurants ont ouvert depuis peu leurs portes, signe avant-coureur de l’expansion du quartier des affaires dans les rues demeurées, jusqu’alors, plus résidentielles. Ces nouveaux commerces profitent ainsi d’une clientèle plus discrète et plus fidèle.
— Dans cinq ans, conclut-il, il sera presque temps de fermer et d’aller voir ailleurs, car ce sera rendu trop touristique.
Des commerçants le saluent et le taquinent : « Pas capable de te reposer, hein ? ». Il se dit que la vitrine de sa boulangerie a l’air bien triste, ainsi délaissée de ses pains. Des clients l’aperçoivent et le saluent : « Alors, ces vacances ? On s’ennuie déjà du travail ? »
— Vous semblez être aimé, remarque Irène.
— Vous avez déjà vu un boulanger à qui l’on jetait des pierres ?
— Oui, ceux des supermarchés.
— On entre ?
— J’aimerais bien !
Rémi déverrouille la porte. Il laisse le passage à Irène, puis referme derrière lui. Il allume une petite lampe sur le comptoir. Irène se tient immobile, un sourire très large, les narines amples.
— Ce que ça sent bon ici !
Rémi lui saisit doucement un bras et lui fait faire le tour du propriétaire.
— Derrière vous, près de la vitrine, ce sont les tables où les clients peuvent manger leur sandwich.
— Faites-moi toucher, Rémi.
Elle s’avance à tâtons et s’immobilise quand ses mains atteignent la première chaise.
— Petites nappes de coton, chaises en fer forgé, c’est français, tout ça. C’est européen.
— Oui. De l’autre côté, le comptoir, évidemment, en bois. Cet endroit a toujours servi de boulangerie ; certains meubles datent du début du siècle, j’ai été très chanceux de tomber sur ce commerce, un vrai bijou d’anthologie. Il s’en est fait du pain ici !
Voyant de la lumière, des gens s’agglutinent contre la vitrine, cherchent à entrer. Rémi leur sourit en leur indiquant l’écriteau à la porte. Ils repartent, attristés. Rémi éteint ; la pénombre est suffisante pour lui. Il conduit Irène à l’arrière, lui fait faire le tour des malaxeurs, treillis, fourneau.
— Cela me semble petit.
— Pour faire du pain, on a besoin d’un fourneau, d’un bon malaxeur et d’un endroit pour déposer les pains. C’est tout simple. Un réfrigérateur, un congélateur, et le tour est joué. Et, évidemment, une propreté irréprochable et une bâtisse à l’épreuve de la vermine.
— Brrrrr.
— Quoi donc ?
— Juste l’idée qu’il pourrait y avoir des rats ici.
— Quand ça arrive, je fais du pain spécial.
— Ne vous moquez pas de moi, j’ai horreur de ces bestioles !
— Et j’ai un sous-sol où la farine est entreposée au frais. J’y ai aussi une petite chambre d’appoint.
— Ah bon ?
— Il m’est arrivé de passer la nuit ici, du moins la soirée.
— Je vois, des clients retardataires qui aimaient se faire pétrir ?
— Vous avez tout compris.
— Vous êtes charmant.
— C’est ce qu’on me dit toujours.
— Combien d’amants avez-vous eus dans votre vie ?
— Pas tant que ça.
— Vous êtes menteur ou simplement humble ?
— Beaucoup, oui, mais moins qu’avant.
— Normal, vous vieillissez.
— Je suis marié.
— Alors pourquoi continuez-vous à tromper votre mari ?
— C’est une longue histoire.
— Bien sûr, dit-elle, en ricanant. La complexité du propos est l’apanage du paresseux.
— Dixit Irenea Flems.
— C’est vous qui le dixit ! Vous ne faites pas la boulange principale ?
— Plus maintenant. J’ai trouvé une excellente boulangère. Ça me va. Mais de temps en temps, je dois m’y remettre quand Claudine est en congé. C’est la première fois que je ferme si longtemps. Un concours de circonstances. Ça fait du bien.
— Vous êtes heureux ici ?
— Oui, je crois.
Il embrasse sa boulangerie du regard comme pour s’en assurer. Il répète :
— Oui, je crois.
— J’y reviendrai sûrement.
— Avec plaisir.
— On va manger ? Je vous invite. Il y a de bons restaurants dans le quartier ?
— Je connais un petit français pas loin.
— Le propriétaire est gai ?
— La propriétaire, oui.
— Oh, pardon, j’avais mis une majuscule au mot « français ».
— Certains serveurs y ont très bon goût, vous savez.
Elle éclate de rire en sortant de la boulangerie. Son rire résonne parmi les passants tranquilles de la rue. Ils lui sourient comme s’ils voulaient la remercier de ce petit brin d’optimisme semé ainsi, dans l’air ambiant. Rémi verrouille la porte, s’assure que rien n’a été laissé ouvert, puis reprend le bras d’Irène afin de la conduire au restaurant.
— Allons tâter du serveur ! déclare-t-elle, enjouée.