Il est facile d’oublier, de laisser le temps passer son chemin quand il y a tant à faire, et interdire ainsi à la jalousie ou à la tristesse d’étaler, au grand jour, les brèches que l’expérience n’arrive plus à colmater. Il est facile de faire semblant. Le mensonge, quand on y est obligé, n’est qu’une forme maligne de la vérité.
Rémi pense à Victor, en feignant d’être ailleurs, à ses pains, sa clientèle et à Lucienne, sans conteste le plus grand moulin à paroles de la ville. Stéphane n’est resté avec lui que pour le petit-déjeuner. Il lui a demandé s’il pouvait revenir, ce soir. Rémi lui a répondu qu’il le rappellerait, qu’il serait mieux de voir ce qui se passera avec Victor. Avant de partir, Lucienne l’a embrassé sur le front.
Il est donc facile de tout oublier et de faire comme si, d’autant qu’un signal clair a été donné, que tout peut changer maintenant, comme Rémi le souhaitait. Il connaît peu de choses de Stéphane ; peut-être n’est-il que l’étincelle, le prétexte pour recommencer, encore et encore. Le calcul est complexe ; qu’est-ce qui se perd ? qu’est-ce qui se crée ? Rien ne s’invente, il s’agit donc de brasser les dés et de rejouer.
— Tu recommencerais ta vie, toi, avec Stéphane ? demande-t-il à brûle-pourpoint à Lucienne, qui prenait sa respiration avant de poursuivre son monologue.
— Tu ne m’écoutes plus depuis combien de temps, toé ?
— Depuis ce matin… Ne prends pas cet air, je blague !
— Mon vieux snoreau ! C’est pas important que tu décides ça tout de suite ; je te trouve ben pressé de refaire ta vie, pour ce que ça veut dire, ça. Répéter sa vie serait mieux dit ! M’a appeler au manoir. Il me semble que ça fait longtemps que je n’ai pas eu de nouvelles de Marie-Cé.
— Trois jours, exactement.
Lucienne hausse les épaules en souriant.
— Allô, ma chouette, comment ça va ?
« Tous vont bien », répète-t-elle, pour que Rémi suive la conversation. Marie-Claire est allée voir sa docteure, et, comme Lucienne l’avait prédit, elle n’accouchera pas avant trois semaines. La sœur de Marie-Claire est arrivée, Lucienne n’a pas à s’en faire. Lucienne dit qu’elle aime beaucoup ce qui se passe à la boulangerie, mais ne dort pas beaucoup, y a de drôles de voisins. Elle rit. Elle demande si Luc ne pourrait pas lui apporter sa boîte à bijoux. Comment il va, le Luc ? Elle écoute la réponse, fort longue, n’émettant que de sporadiques « ah… » ou des « han-han », puis « ça vaut pas la peine de se chicaner pour ça, Marie-Cé ». « Je sais bien que vous allez avoir d’autres enfants. T’inquiète pas, je te dis. » « Non, Rémi n’est pas là, il est parti faire une course. » Elle lui fait un clin d’œil. « Victor a appelé ? Ah bon ? » « Oui, je sais, ça va pas très bien entre eux deux. » « Il veut prendre un pavillon… Il a un projet. » « Mario ? Oui, je suis au courant. » « Ok, c’est ça. »
Elle raccroche et se tourne vers lui.
— Son idée était faite depuis longtemps, lui.
— Tu crois ?
— Ben tiens.
— Tu ne l’as jamais vraiment aimé, Victor.
— C’est un bon gars ! J’ai jamais dit le contraire. Pis c’est pas de mes maudites affaires. J’aime pas la chicane, je te l’ai dit. J’en ai assez vu, assez fait’ de même. J’suis partie du manoir pour respirer un peu, pis je r’tombe dans un panier de crabes ! Alors quand tu me parles de recommencer ta vie, j’ai juste le goût de partir loin d’icitte ! Pis ça m’tente pas ! Y a toujours ben des limites. Restez ensemble ou séparez-vous, mais faites qeuqu’chose !
Elle s’arrête. Rémi regarde ailleurs.
— Comment tu te sens ? poursuit-elle, sur un ton plus doux.
— Comment veux-tu que je me sente, c’est probablement ce que je voulais.
— Alors, tout le monde est heureux !
— Ça doit être ça.
— Pourquoi cé faire que tu ne te choques pas ?
— Lucienne, j’ai fait pire que lui !
Elle hausse les épaules.
— Le pire que t’as fait’ est d’avoir laissé pourrir ton verger, comme ça. Fallait vendre avant.
Il aimerait protester ; il sait qu’elle a raison.
— Je suis faible.
— Mou.
— Renfonce le clou.
Elle rit.
— Ben voyons, t’es fait ben plus fort que ça.
— Mais au-delà de ça, Lucienne.
— Qu’essé ? T’es pas satisfait, je le sais. Ça va te passer. Victor, oublie-le donc! Vous n’avez pas d’enfants, juste une maison en commun. Il va t’organiser ça, c’est un notaire. Dans une semaine, tout est fini.
— Je suis fatigué.
— Tu diras ça quand t’auras mon âge.
— Tu ne me laisses pas une chance de me plaindre.
— Pas une miette !
Un client arrive. Lucienne devient de miel, Rémi se réfugie dans l’arrière-boutique. La caisse enregistreuse résonne, le client part.
— On peut dire n’importe quoi, on peut faire n’importe quoi, mais, au moins, il faut le faire selon sa bonne conscience, et demeurer soi-même en tout temps. Je suis bien placée pour avoir compris ça. Misère des saints sacrements, aimez-vous les uns les autres, qu’il disait !
Il revient vers elle.
— Je suis un peu mélangé…
Accoudée au comptoir, elle le regarde avec des yeux doux.
— C’est le temps de préparer la poolish, d’après ton papier, là.