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Les Années-rebours

Des drames humains

« Mon cher Rémi, j’ai discuté avec l’école. Ils ne veulent rien savoir de mon départ et sont plutôt prêts à m’accorder un congé sans solde. C’est un luxe, ici, tu sais. Cela m’a fait un petit velours. Je partirai à la fin des classes.

Helio me fait encore des scènes. Il est très déstabilisé par mon projet. Je me rappelle un tout autre temps, quand il refusait de prendre racine. Il se fait vieux. Il lui faudrait faire le ménage de son jardin et brûler ce qui l’attire de plus en plus vers la terre.

Je pensais pouvoir facilement quitter Internet. C’était oublier que je ne te connais que de cette manière. Je ne possède que des souvenirs électroniques de toi. Es-tu réel ?

Laisse-moi te raconter une autre histoire, bien vraie, celle-là. Elle est peut-être un signe, autant pour toi que pour moi.

J’ai fait de la suppléance, ce soir, à l’école. Ensuite, je suis allé à un bar, tout près, y rencontrer des amis. Nous avons bu et nous nous sommes querellés à propos de mon départ. Je suis parti très vite, de mauvaise humeur.

Comble de malheur, l’autobus était en retard et je fulminais contre les âneries de mes supposés confrères. Une jeune fille s’est approchée de moi, à l’arrêt, et s’est mise à me parler comme si nous nous connaissions. Au début, je pensais qu’elle était une étudiante de l’école, mais j’ai vite compris, à la manière dont elle était habillée, qu’elle provenait plutôt des quartiers pauvres, situés plus au sud, et qu’elle était peut-être en train de travailler dans mon quartier plus aisé. Comme l’autobus n’arrivait toujours pas, j’ai décidé de marcher un peu, en espérant m’éloigner de cette jeune fille. Elle m’a demandé si elle pouvait m’accompagner.

Je fus pris de panique. Un professeur, surtout dans mon pays, doit préserver les apparences, tu saisis ? J’avais peur d’être tombé dans un guet-apens. Malgré son allure débraillée, ses yeux semblaient sincères et j’ai accepté qu’elle marche avec moi. Je n’ai jamais été apte à discerner le bien et le mal chez les gens.

Elle était sale, tenait maladivement son sac à main comme si elle avait peur de se le faire voler. Elle parlait de n’importe quoi, de la nouvelle chanson de Madonna, des problèmes avec son ami de cœur, bref du babillage d’adolescente ; il était difficile de lui donner un âge, probablement trop jeune pour être innocente, trop vieille pour ne pas avoir connu le viol.

À mon grand soulagement, l’autobus arriva. Elle voulut aussi monter. J’ai constaté qu’elle n’avait pas de quoi payer. Je l’ai fait pour elle. Elle m’a remercié avec un très beau sourire. Où avait-elle appris à sourire ainsi ? Elle s’est assise avec moi. J’étais encore plus mal à l’aise. Je ne voulais pas qu’on pense que je me payais une pauvre prostituée. Heureusement, nous étions seuls, à part un vieux sans conséquence.

Pendant un certain temps, nous n’avons rien dit, puis elle s’est remise à parler, à me raconter sa pauvre vie, son enfance malheureuse, et tout le tralala. Son attitude était étrange, car elle ne cherchait pas à m’impressionner. Elle ne cherchait ni à m’amadouer ni à me soutirer de l’argent.

Elle n’a fait que parler, n’exigeant même pas de moi d’apprécier ou non tel ou tel aspect de sa vie. Je l’écoutais, en regardant la plupart du temps ses mains qui serraient très fort son sac à main. Ce fut à la fois interminable et intemporel.

Elle a extrait de son sac encombré une photo plastifiée et écornée. Sa mère, la tenant dans ses bras, peu après sa naissance, m’expliqua-t-elle. La mère était souriante, regardait fièrement la caméra. J’ai remarqué sur la photo un sac à main, identique à celui que la jeune fille possédait. Sans doute le même. Elle s’est levée subitement en me remerciant de l’avoir écoutée, puis est descendue au prochain arrêt.

Voilà, c’est tout, je n’ai pas connu la fin de son histoire, ne la connaîtrai sans doute jamais.

Elle m’a bouleversé, Rémi. Elle m’a offert son histoire comme si c’était normal de le faire. J’ai ressenti sa détresse et n’ai rien pu faire pour elle, puisque, de toute manière, elle ne m’a rien demandé, sauf sans doute de l’écouter.

Tous ces morts, Rémi, toutes ces misères, toute l’ignorance que nous avons de cette pauvre race humaine. Cela n’aura pas de fin, et nous, nous…

… Et nous, nous aurons à peine eu le temps de nous aimer, de nous amitier, comme tu dis si bien.

Je t’embrasse,

Rui, le Brésilien. »