La satisfaction de Luc, le bonheur de Luc, ses dents, son rire, son excitation, sa bouche qui gobe goulûment les chocolatines, ses yeux bouffis mais heureux, son corps qu’il déploie comme une voile, le temps qui s’y engouffre et qui le ramène rapidement dans le giron du mariage. Rémi lui sourit et participe à sa joie. Lui-même a les yeux gonflés par l’insomnie ; Lucienne l’a réveillé, car il aurait passé tout droit. Ils se sont dépêchés pour prendre le relais de Claudine. Les pains attendaient, certains encore bien chauds, Claudine pressée de retrouver son Arménienne. Des baisers sur la joue, un bruit de motocyclette, ensuite la clochette de la porte, puis encore une, et une autre, ponctuant la première heure avec célérité.
Mais rien n’y fit. Rémi avait du mal à se lancer dans la journée, chose rare. Puis l’arrivée de Luc venant, pour ainsi dire, le clouer sur place. Il n’est pas resté longtemps, car il devait retourner travailler pour l’avant-midi, afin de terminer une « livraison de mix », peu importe ce que cela peut signifier. Rémi n’aura retenu que la poignée de mains, distante et pourtant présente avec cette tardive caresse de Luc dans sa paume lorsque les mains se sont disjointes, jusqu’à une dernière pression des doigts, un désir perdu. Luc n’oublie donc pas. Rémi s’en inquiète immédiatement, car une vérité insistante, il s’en rend compte, n’en démord pas : il est amoureux de Luc. Et c’est tant pis.
Les croissants se sont envolés rapidement, ce matin. On annonce une autre canicule, plus brève que la précédente. Marie-Claire a accouché à temps. Luc les a invités à la campagne, dimanche, afin de célébrer l’arrivée des jumeaux. Lucienne a demandé quels noms ils auraient. Ce sera Simon et Audrey.
La journée file. Un ouvrier arrive dans l’après-midi. Rémi lui explique les travaux à faire à l’avant de la boutique. Il a besoin d’un prix pour demain, car il a un rendez-vous avec la banque. L’ouvrier, il se nomme Pierre, trouvé dans l’annuaire de la communauté gaie, ne se cache pas pour lui présenter des dents prometteuses. Trop jeune, se dit Rémi, même si l’homme ne lui fait aucune avance ; il s’est plutôt penché près de lui pour lui montrer l’esquisse qu’il a faite sur la manière dont il entend installer le climatiseur. Non, Pierre ne le drague pas. Rémi en est presque insulté. Il se surprend à jeter un regard furtif vers le miroir. Ses traits sont alourdis par l’anxiété et ses yeux, creusés par l’insomnie.
Il soupire bruyamment.
— Ça va ? demande l’ouvrier.
Rémi lui sourit faiblement.
— Oui, oui, c’est l’âge, vois-tu.
L’homme ne semble pas comprendre. Rémi lui place une main sur l’épaule en se levant. Il le sent se raidir.
— Pas grave, Pierre. Tu me donnes vite ton prix ?
— J’ai la job ?
— Tu en doutais ?
Pierre le remercie et quitte la boulangerie.
— Mon Dieu, qu’avez-vous fait en arrière, vous deux ? On n’entendait rien, glousse Lucienne.
— Ben rien, Lucienne, rien !
— Tu refais des croissants ?
Rémi lui sourit.
— Tu crois qu’on les passera tous ?
— Ta pâte est déjà chaude, je l’ai vue sur ton comptoir.
— T’as raison, j’allais en faire. Je les avais presque oubliés.
— T’as pas l’air dans ton assiette.
— Ouais… Je n’ai pas beaucoup dormi, cette nuit.
— T’es en train d’accuser le coup, dit Lucienne en reprenant son tricot.
Elle produit quelques mailles en souriant.
— Je les aurais pas appelés de même, les jumeaux. Il me semble que Freddy et Chloé, ça aurait été mieux !
— Il n’est pas trop tard. Propose-leur.
— Tu parles, ils ne voudront pas couler dans le béton le nom du petit morveux qui a fait Sophie !
— Pourtant, le souvenir est la seule chose qui compte.
— Ben, c’est la manière de se souvenir qui compte le plus… Des fois, c’est préférable de se mentir un petit peu.
— Sûrement…
Rémi ne veut pas la contredire. Un client entre. Il demande un bon pain avec des fibres. Rémi lui propose le « Santé ». Que de bonnes choses à l’intérieur, soutient-il. Et en silence, pour lui-même : « Ça, ma Lucienne, c’est mentir, faire semblant, aller droit à la conclusion. Des éléments sains ne font pas nécessairement un produit sain. » Il s’embourbe. Un pain, c’est un pain. Le client en prend deux et part, heureux d’avoir acheté ce qu’il faut pour vivre longtemps.
— On va encore manquer de pains, je vais demander à Claudine de gonfler les recettes.
— Tes affaires marchent bien !
— Pas assez à mon goût. Et comme je suis sur le point de tout perdre…
Lucienne cesse de tricoter, surprise.
— Comment ça ?
— Tu ne vois pas venir la tempête ?
— De quoi tu parles ?
— Victor et moi.
— Ah… ben voyons donc. T’es encore jeune. Quand bien même que vous devriez vendre la maison, tu pourrais t’installer un temps en bas, puis tes petits vieux, en haut, ils n’en ont sûrement pas pour très longtemps… Pis, à part ça, t’as Marthe, j’en suis certaine ; elle ne te laisserait pas tomber. Non, non, je ne m’en ferais pas. En plus de ça, j’vas te dire, même si tout ça ne marchait pas, eh ben, tu m’as… j’ai mes économies…
— Commence pas ça avec moi, Lucienne. C’est ton argent et je suis capable de me débrouiller.
— Ben oui. C’est ça qui est ça. Je préfère te le donner à toé qu’au reste de mes sœurs qui ont toujours un peu levé le nez su’moé ! Entécas, on n’est pas rendus là, on traversera le pont une fois rendus à la rivière.
— S’il y a un pont.
— On le construira, le maudit pont, s’il en faut un ! C’est pas ton habitude d’être de même !
Rémi lui sourit.
— T’as raison…
Lucienne reprend son tricot.
— Maudit, j’ai manqué une maille ! À soir, tu te reposes, t’es pas dans ton assiette.
Les mots de Lucienne ont l’effet d’appesantir davantage ses traits. Il passe à deux doigts de pleurer.
Il se réfugie dans l’arrière-boutique. La journée n’est pas terminée.