Dix-sept heures. L’après-midi durant, la chaleur n’a eu de cesse de frapper les murs de la maison, comme si elle voulait l’abattre. Rémi a fait du ménage, s’est baigné, a lu, s’est assoupi, a rêvé à nouveau de Luc. A pleuré par la suite, de fatigue, sous la douche ; une brève tristesse, presque sèche. Rien de grave. Au sortir de la douche, il n’y paraissait déjà plus. Les odeurs de la nuit étaient définitivement chassées, les baisers enfouis sous le chlore, le fluorure, l’aluminium et les autres substances belligérantes de l’hygiène occidentale.
Il ne lui restait plus qu’à laver son esprit, à trouver les bonnes raisons détergentes, à se dire que le véritable amour lui échappera toujours, que les morsures de ses amants n’auront jamais été que des ecchymoses sur la peau. Et que les rares âmes qui auront eu la force d’atteindre ses entrailles n’auront été, au final, que de brûlantes pluies itinérantes.
Rien de grave donc. Une déception à ranger parmi les autres, dans ce jardin secret qui commence à ressembler à un grenier humide où festoient les moisissures.
Jeune, il aurait tout donné à ce Paul si ce dernier n’avait pas tant cherché à le fuir. Il aurait tout donné à cet autre, puis à celui-ci ou à celui-là. Il en oublie leur nom. Il se serait enivré de la peau de Victor, si celui-ci s’était saoulé de la sienne ; il aurait donné sa vie pour Fernand, si…
Il n’y a rien à faire avec tous ces conditionnels. Mieux vaut simplement corriger le tir, se taire et ne pas s’en plaindre ou s’en faire. Moudre les gestes passés et en produire une farine qui le nourrira autrement. Aimer autrement. Trouver le bonheur autrement.
Ce n’est la faute de personne ; aucun Icare ne s’est encore échappé du labyrinthe des hommes. Le passage secret est sûrement ailleurs, à l’intérieur même des murs. Seuls les gestes comptent, non ? On a beau laver sa conscience, aseptiser sa peau, les caresses demeurent, tels des pas sur une lave presque morte et qui se fige en happant le pied. Du bonheur ? Une course folle ? Les deux ? Une quête ? Un aveuglement ? Les quatre ?
La fatigue de ces trois peaux en autant de jours, un émeri subtil ; il l’interprète ainsi, pour la première fois, l’abrasion suffit à ébranler sa vitalité. Quand viendra donc la paix ?
Il décide de se distraire les idées, monte à son bureau, actionne le ventilateur de plafond, enlève les vêtements qu’il venait pourtant de mettre. Oui, anxieux, incapable d’apaiser ses gestes et de prendre les bonnes décisions. Il démarre l’ordinateur.
Après quelques hoquets électromécaniques, l’intelligence de l’appareil s’éveille à son monde symbolique. L’écran reprend vie avec un bruissement ionisé. Des écritures surgissent. Des messages apparaissent, presque des rêves tant ils sont éphémères et cryptés. Puis les fenêtres principales ramènent de l’ordre dans ce charabia technique. Un pointeur de souris signale que tout semble bien aller. De temps en temps, il se transforme en sablier, témoin de processus inachevés avant de s’immobiliser pour de bon, prêt à se soumettre aux caprices de son maître.
Au bas de l’écran, une icône signale l’arrivée de nouveau courrier. Rémi double-clique. Un programme s’active et lui annonce que, sur la vingtaine de messages reçus, dix-sept sont des pourriels. Il lit rapidement les sujets de ces messages afin de s’assurer que le logiciel ne se trompe pas : « Enlarge your penis », « Mortgage plan that works ! », « My tits are bigger than you can imagine », « Lottery », « Free orgasm ». Il clique sur le bouton « Détruire ». Le programme obéit, renvoie aux expéditeurs un faux message d’adresse invalide, ce qui ne dupera personne. Demain, ce ménage sera à recommencer. Restent trois messages : Marthe, une compagnie de logiciels, son ami Rui.
Il ouvre le courriel de ce dernier. Deux photographies accompagnent l’envoi.
« Mon cher ami,
C’est l’hiver ici, mais il faut le dire vite. Je n’ai jamais connu ta neige, ni connu ce froid que tu m’as décrit si souvent. J’y mourrais instantanément ! Ne me réponds pas qu’on s’y fait, je ne te croirai jamais, beau menteur ! Je préfère mes fausses saisons et mes chaleurs d’enfer. Quand viendras-tu au Brésil ? Moi, je suis trop pauvre pour monter jusque là-haut.
Mes élèves sont troublés ; j’ai dû en contraindre trois aujourd’hui. Mais ils sont beaux, tu sais. Ils sont perdus, mais ils sont beaux. Et le plus provocateur est également celui qui réussira le mieux. Il veut tout savoir sur la manière de parler d’amour en français, comme si le brésilien n’était pas suffisant pour lui. Il n’a pas besoin de connaître une autre syntaxe ; son corps et ses manières, et bien entendu sa jeunesse, parlent mieux que tout dictionnaire étranger !
Ah, Rémi, je pense souvent à toi ! Helio et moi, ça ne va pas trop bien, mais bon, cela n’a pas beaucoup d’importance après vingt ans de vie commune. On en a vu d’autres et on passera au travers.
J’ai trouvé cette photo que je joins à cet envoi. Une photo de ma mère, Dorothy (un prénom anglo-saxon, tu t’imagines, moi qui déteste les Américains). La photo fut prise juste après son mariage.
Ils possèdent tous des noms originaux, dans cette famille : America, Sophia, Nazareth et Hugo… Très éclectique, élégant, vieillot et pourtant, ce ne sont que des prénoms que des fermiers ont donnés à leurs enfants, dans l’espoir ridicule que la sonorité de leurs prénoms réussisse à les sortir de leur misère. Ma mère nous a donné des prénoms commençant par la même lettre, comme le dictait la mode du temps : Raquel, Rebecca, Rodrigo, Rosanna, Regina et Rui.
Toi qui aimes que je te raconte des histoires de mon pays, celle du mariage de mes parents te plaira sûrement. Quand vint le temps de se marier, João, mon père, n’obtint pas la permission des patrons de la mine où il travaillait pour entreprendre le long périple de huit cents kilomètres qui le séparaient de Dorothy. Le bon vouloir des patrons était plus fort que l’amour. Mes parents s’étaient connus deux ans plus tôt lors d’une fête. Ils avaient vécu leur idylle par l’intermédiaire de lettres enflammées. Ma mère me parlait souvent de cette époque qu’elle chérissait plus que tout. Dorothy s’est donc présentée à la mairie accompagnée de mon oncle Hugo, qui se fit passer pour mon père. Le préposé connaissait bien la famille et passa outre cette irrégularité, si bien que ma mère put prendre le prochain bateau en partance du Sud et rejoindre mon père. Courte nuit de noces, entre deux quarts de travail.
Mon père quitta la mine quelques mois plus tard et décida de devenir photographe et de s’installer près de l’océan. C’est le seul acte courageux que je lui connaisse, et sans doute le seul qui fut honnête, qui aura porté fruit. Cela explique qu’il n’y a jamais eu de photos de mariage.
En fin de compte, je suis né d’une famille de fous, mais nous ne sommes pas si mal, qu’en penses-tu ?
Je te joins une autre photo, plus récente, de ma mère et de moi. Comme elle a vieilli, comme j’ai vieilli… Ce que nous étions beaux, jeunes.
Longs baisers,
Rui »
Rémi examine la photo de la jeune Dorothy. Cheveux, regard, teint d’une autre époque. Joli visage, vêtements modestes. La seconde photo la montre alourdie par le temps, méconnaissable sous son masque de personne usée par la vie. Le regard n’est plus le même. De direct sur la première photo, il s’incline sur la seconde, recourbé vers l’intérieur.
Il clique sur « Répondre au message ». L’ordinateur est prompt à lui fournir une fenêtre blanche agrémentée d’outils d’écriture.
« Salut, mon cher Rui.
Ta mère est en effet très belle. »
Il ment. Elle est jolie, mais sans plus. Peut-être si elle avait souri sur cette photo… mais Rui lui a maintes fois signalé l’étrange absence de bonheur sur les visages de ses ancêtres pris en photo.
« L’histoire du mariage de tes parents est très intéressante. Pourquoi ne pas l’écrire ?
Je trouve dommage que tout se perde à jamais, autant les étincelles de nos vies que celles qui ont fait briller le ciel avant nous. Prends, par exemple, les photos de ton père. Ce n’est pas parce qu’il est maintenant aveugle qu’il faudrait que tout ce qu’il a fait soit oublié. C’est un péché et un blasphème.
Mais nous en avons déjà parlé. Tu me réponds toujours par un mauvais sourire. Tu es le seul à sourire sur les nouvelles photos de famille. Tu es un antidote ?
Je suis en vacances pour deux semaines. Il fait très chaud dans la ville.
J’ai fêté mon anniversaire, hier. Et pour cadeau, j’ai fait l’amour avec Luc. Oui, le beau Luc. Tu es jaloux ? Moi aussi, car je sais que cela ne se répétera plus. Il me l’a fait promettre.
Ne ris pas.
Je t’embrasse, prends soin de toi.
Rémi. »
Il envoie le message sans se relire. L’ordinateur procède à la vérification orthographique, questionne Rémi sur les prénoms de la famille de Rui, propose de les remplacer par des absurdités. Rémi s’objecte, puis confirme de nouveau qu’il veut envoyer le message. L’ordinateur lui signale qu’il relaie le courriel. Tout redevient calme à l’écran. Si rapide, tout cela, pense Rémi. Il se peut que Rui commence déjà à lire, puisqu’ils vivent à l’intérieur de fuseaux horaires voisins. En pensée, il envoie un baiser à ce gentil Brésilien.
Il ouvre le message de Marthe.
« Bonsoir, mon ange.
L’Irlande est un pays magnifique. Mais ne le sont-ils pas tous ? La Terre entière est magnifique ; je suis heureuse de pouvoir la parcourir avant de mourir.
Pourquoi n’as-tu pas répondu à mon précédent message ?
C’est ton anniversaire, je crois. Marie-Claire m’a écrit un mot, ce matin. Elle semblait inquiète. Elle ne m’a pas dit grand-chose, mais je l’ai senti.
S’est-il passé quelque chose, hier ?
Réponds-moi.
Marthe. »
Rémi fait le salut militaire. Il se lève, s’étire, se rassoit.
Répondre au message.
« Tendre Marthe,
J’ai quitté la campagne, car j’en avais assez que tout le monde connaisse tout de tout le monde. Avec cet Internet et son village global, je commence à me méfier. Les nouvelles vont encore plus vite et, de ton Irlande, tu en sais déjà pas mal plus que si tu étais là !
Blague à part. Luc et moi, hier… dans la nuit, près du fleuve. Tu devines le reste. J’ai compris que Lucienne nous avait vus, je me doute que Victor le sait, alors j’imagine que Marie-Claire doit avoir une petite idée.
Ce manoir est devenu un purgatoire pour nous tous. Il ne possède plus le charme qu’il avait quand vous y étiez, toi et tes amis. Vous mourez les uns après les autres.
Je suis anxieux et j’étouffe. Je vieillis, moi aussi, et je commence à chercher mon air. Je t’envoie, en courriel séparé, le message d’un ami brésilien. Son histoire te fera sûrement plaisir. Tu la feras lire à Hélène qui saura sûrement quoi en faire.
Reviens nous voir, je t’en prie.
Rémi. »
Envoi de ce message quasi télégraphique. Rémi interrompt la correction orthographique et insiste pour envoyer le courriel. Il ne veut surtout pas se relire. Il ferme la messagerie et ouvre l’application de clavardage vidéo. Celle-ci affiche le forum préféré de Rémi. Gay Room 1, JO chamber. JO pour Jerk off. Se masturber. Après quelques clics de souris, il parvient à ses fins. Une dizaine de petites fenêtres s’enlignent. Des hommes se caressent, en communauté, chacun dans sa pièce obscure, tentant de donner le meilleur angle à sa bedaine et à sa chair souvent trop molle. Quelques éphèbes parmi le lot. Curieux mélange, curieuse levure. Il descend sa caméra vers son abdomen. Il reçoit des demandes d’appels vidéo privés. Il ferme plutôt l’application, fouille dans les répertoires de l’ordinateur. Il double-clique sur une icône. L’ordinateur lui demande un mot de passe. Son jardin secret. Il fouille encore, double-clique sur un fichier. Une photo de Luc, prise il y a un an, près du fleuve, torse nu.
Il pense à Stéphane. Infidèle. Il se masturbe.