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Victor est déjà au bureau. Ils sont revenus très vite du manoir, sans dire plus que le nécessaire. Rémi s’est assoupi durant le trajet et, au réveil, il s’est demandé si ce week-end n’avait été qu’un rêve trop appuyé par ses fantasmes.

« Où étais-tu, cette nuit ? Je me suis levé par deux fois et tu n’étais pas là. » « Je suis allé me promener dehors ; je n’avais pas sommeil. » « Marie-Claire m’a dit que Luc n’avait pas eu sommeil, lui non plus. » « Oui, nous étions ensemble. Nous nous sommes promenés. »

Rémi avait conservé son calme et son sourire. Il n’avait pas menti à Victor. Luc et lui s’étaient promenés, autant le long du fleuve que sur le terrain d’un rêve intime. Victor n’avait pas poursuivi la discussion. Luc était sorti de sa cachette pour leur dire au revoir ; Lucienne était plus enjouée que d’habitude, Marie-Claire ne souriait pas.

Devinaient-ils ce qui s’était passé ? Lucienne faisait semblant de rien, se promettait d’aller lui rendre visite dans la prochaine semaine. Tout le monde s’était embrassé ; Luc avait serré la main de Rémi sans le regarder. Victor avait démarré en faisant crisser les pneus. En se tournant pour leur faire un dernier signe de la main, Rémi avait vu Lucienne lui donner un baiser d’adolescente, Marie-Claire jeter un regard courroucé à Luc, ce dernier afficher un sourire narquois. Et les enfants qui tournaient autour d’eux, étourdis et bienheureux.

Rémi regarde le ciel. Il est d’un bleu délavé par la chaleur et le smog. Ça ne sent l’orage qu’entre les humains.

Il n’a rien d’autre à faire que de s’attarder sur chacune des plantes entourant la piscine de sa propriété. Il n’en connaît pas tous les noms. Plusieurs sont en fleurs et dégagent une odeur mielleuse. Jean-Robert, le jardinier, n’a pas lésiné sur les couleurs, mariant les verts aux pourpres, les orangés aux bleus, tandis que, dans leurs pots trop grands pour eux, des arbres nains offrent protection à des tapis floraux jaunes et violets. Au milieu du printemps, deux tilleuls ont été plantés au fond du terrain. Ils fourniront dans quelques années une ombre bienvenue. Les anciens propriétaires avaient fait couper les arbres, probablement par paresse, ou trop fatigués de lutter contre les feuilles tombant inlassablement dans la piscine.

Une porte qu’on ouvre à sa gauche. Irène sort sur son patio, une cigarette à la main. Vêtue d’une robe blanche, très vaporeuse, elle s’avance rapidement jusqu’à la balustrade de sa galerie.

— Bonjour ! dit-il trop joyeusement.

Elle ne paraît nullement surprise de sa présence.

— La campagne vous a réussi ?

— Oui et non.

Elle adopte une pose mondaine, le visage tourné vers le soleil. Ils doivent se parler un cran plus fort que la normale, car un voisin, à quelques maisons de là, tond sa pelouse.

— J’aime ce genre de réponse, mais les oui et non ne font jamais de bons romans.

Rémi monte les marches menant à son propre patio afin de mieux discuter avec elle.

— Et dans les histoires à l’eau de rose ?

— Il n’y a que ça, croyez-moi, de l’eau de rose. Ça ou un lubrifiant…

— Vous avez une belle opinion de ce que vous écrivez.

— Ce que j’écris ressemble à ma vie, du chocolat qui donne du plaisir mais qui fait engraisser.

— Vous êtes encore seule ?

— C’est une proposition ?

— Ne donnez-vous jamais de réponses claires ?

— Ça ressemble à votre oui et non.

— D’accord, répond Rémi, amusé. Mon week-end fut agréable, car j’ai renoué avec un ami ; et puis, c’était mon anniversaire. Mais il fut exécrable parce que la vie est trop compliquée.

— Joyeux anniversaire. Mais votre réponse est encore trop vague.

— Nous ne sommes pas assez intimes pour cela.

Elle rit.

— Je ne crois pas qu’on le devienne un jour.

— Pourquoi pas ?

— Vous ne me semblez pas du genre à vous livrer entièrement, ou peut-être juste à vos amants.

— Je suis marié.

Elle ricane.

— À votre mari, alors.

Rémi est mal à l’aise. Il voudrait tout lui dire, juste pour reprendre le dessus. Le peu de vent qui soufflait sur la ville s’est éteint. Le temps n’en paraît que plus immobile, l’après-midi trop lourd à porter, la tondeuse trop bruyante pour permettre les confidences sur un ton modeste. Heureusement, elle change de sujet :

— Votre jardin sent très bon. Qui est votre jardinier ?

— Je pourrai vous le présenter. Il est vrai que votre terrain a besoin d’une cure de rajeunissement.

— N’est-ce pas ? Tout me paraît si terne. Rien n’y fleurit, sauf là, à gauche, de pauvres roses.

— Exact.

— Votre jardinier est beau ?

— Oui, c’est un beau petit genre.

— Il est de votre bord ?

Rémi sourit.

— Non, il a trois enfants.

— Ça ne veut rien dire.

— En effet, répond-il sur un ton intérieur, ayant encore sur la peau les caresses de Luc.

Irène ricane.

— J’ai dit quelque chose de drôle ? demande-t-il.

— Non, non.

Elle porte la cigarette à sa bouche, en grille le tiers et expire un abondant brouillard qui disparaît instantanément dans l’atmosphère.

— Non, non, répète-t-elle.

— Vous êtes seule, ce soir ? Victor, mon mari, doit travailler tard. Je vous invite à manger.

— C’est gentil, mais j’attends quelqu’un.

Elle a appuyé sur le mot « quelqu’un » comme si elle voulait lui confier un secret.

— Vous l’attendez sûrement un peu plus tard dans la soirée, votre « quelqu’un ». Je peux vous offrir l’apéro alors ?

— Ah ! une alcoolique ne dit jamais non à un apéro ! J’accepte volontiers.

— Eh bien, soit !

— Ça ne vous dérangerait pas, par contre, de venir plutôt chez moi ?

— Non, pas du tout.

— Très bien. C’est que je ne veux pas rater mon rendez-vous. En passant, votre pain était délicieux. Votre boulangerie n’est pas loin ?

— Un peu, oui, mais je vous en apporterai si vous voulez.

— J’en suis ravie ! Allez ! Il est temps pour moi de me faire belle. Ma gouvernante m’attend pour me rendre la plus séduisante possible.

— Mais vous l’êtes déjà.

— Gardez cela pour vos hommes, voulez-vous ? Une femme n’est jamais assez séduisante.

Elle entre chez elle, laissant Rémi perplexe. Elle a fait allusion deux fois aux amants de Rémi. Il a le réflexe de porter un bras à ses narines. Sa peau ne sent pas autre chose que lui. Il se trouve ridicule, encore une fois. Et puis, il capte une autre odeur. La sueur de Luc. Rémi s’attriste. Victor a le nez fin d’un aveugle. Rémi n’a jamais su mentir.