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Il n’a pris aucune chance. Il s’est douché de nouveau. L’eau, à grand débit, presque froide, n’est pas parvenue à le calmer. Il s’est habillé légèrement. La soirée s’annonce aussi chaude que le jour. Il sort par l’avant et rejoint la porte d’entrée de la maison d’Irène. Il sonne.

Après quelques instants, des verrous sont désamorcés, la porte s’ouvre et Irène apparaît derrière la moustiquaire.

— Si c’est pour du chocolat, j’ai déjà donné, merci.

— C’est moi, Rémi.

Elle éclate de rire.

— Comme si je ne le savais pas ! Entrez et refermez la porte, voulez-vous ? J’ai fait installer la climatisation ce week-end.

— Je vois ça…

— Vous voyez ? demande-t-elle en se tournant vers lui. Vous, les voyants, parfois…

— J’ai senti, c’est vrai.

— Ne faites pas attention à moi. Je suis déjà un peu ivre. Assoyez-vous là.

Elle manœuvre aisément entre les divers objets du salon.

— Vos boîtes sont déjà toutes déballées ?

— Oui, cela va de soi.

Elle s’installe en face de lui.

— Que je suis bête ! Vous voulez sûrement quelque chose à boire. Ces carafes contiennent tout l’or liquide du monde. Attendez…

Elle glisse sa main sur nombre d’entre elles.

— Celle-ci, en forme de poire, c’est du whisky. Celle-là, du porto, mais je ne vous le conseille pas.

Elle poursuit sa description, commente sans hésiter tant la valeur artistique des flacons que la rareté de leur contenu, carafe parisienne et scotch fin, fiole de Venise et liqueur verte macérée par des moines, une autre bouteille donnée par un ami, l’autre par un rustre qui avait cependant du flair pour les belles textures et les bonnes crèmes de menthe. Rémi jette en même temps un regard sur les autres objets de la pièce. Comme pour les flacons, leur diversité offre autant de prétextes au voyage, avec une préférence certaine pour les statuettes africaines et les sculptures païennes. Rien sur les murs, que des objets que l’on peut toucher.

— Je prendrais bien un simple Campari.

Elle paraît déçue.

— Alors, allons-y pour la simplicité. Vous iriez me chercher la glace ? Je savais que j’oubliais quelque chose.

Elle saisit un seau métallique.

— Le réfrigérateur possède un distributeur, dans la porte de gauche.

Il va à la cuisine. Il ouvre le réfrigérateur, actionne le distributeur. Le réfrigérateur est plein. Denrées raffinées et quelques plats déjà préparés, probablement par un traiteur.

— Je vous servirais bien les canapés, mais c’est pour mon prochain visiteur.

Il sourit. Il revient au salon. Elle a placé les verres sur la table, le flacon de Campari et une bouteille d’eau de Seltz.

— On the rocks ? Classique ? Lady ? Ah, je ne sais pas si j’ai ce qu’il faut pour le Lady.

— Je ne sais pas ce que c’est.

— Vous ne ratez pas grand-chose. C’est très sucré. Sur glace alors ? Soda ?

— Oui, volontiers.

— J’ai goûté une fois au Lady. Je voulais quelque chose d’original pour un de mes romans. Une histoire de jeune femme de banlieue qui, pour faire chic, se préparait ça, toute seule, dans son salon. Elle a bien marché, cette histoire.

— Vous écrivez beaucoup ?

— Un par année, je n’ai que ça à faire !

— Tous publiés ?

— Bien sûr. Regardez !

Elle pointe les livres, à sa droite. Il se lève.

— Irenea Flems ?

— Joli, comme nom de plume, n’est-ce pas ? On adore, dans le métier, les noms un peu compliqués.

— Vous êtes une vedette ?

Elle rit.

— Ça dépend à qui on parle. Mais, oui, dans mon domaine, j’ai fait ma marque.

— Pourquoi habiter ici alors ?

Elle rit encore.

— Du matériel, mon ami, du matériel ! Je n’écris que ce qui est vrai !

— Vous voulez dire que ces histoires sont des faits vécus ?

Elle lui tend son verre.

— Non, bien sûr, mais il faut aller à la source du fantasme si on veut écrire ce qui plaît ! Je ne me fie pas aux études sociobidons de la maison d’édition ! J’ai les moyens de vivre ailleurs, en effet, je partage avec ma sœur un petit appartement en Espagne. C’est à Barcelone, dans un ancien quartier hippie devenu le dortoir des artistes parvenus.

— Je connais quelqu’un d’ici, et de célèbre, qui vit là-bas.

— Léo Arcand, le peintre ?

— Vous le connaissez !

— Bien entendu… la coterie canadienne de la ville fréquente son salon, que pensez-vous !

— Ça alors…

— Enfin, je le connaissais.

— Il est mort ?

— Non, nous nous sommes vaguement fréquentés pendant quelques mois.

— Alors là, vous m’étonnez !

Elle lève son verre.

— Le hasard est comme la loterie, ça n’arrive pas souvent. Enfin, si. C’est un curieux mélange de circonstances.

— N’est-il pas marié ?

— Cela l’empêche de parler aux jolies femmes aveugles et sans défense ?

— Mais vous le connaissez plus que cela.

Elle se cale dans son fauteuil, porte le verre à sa bouche.

— Nous n’avons pas couché ensemble, si c’est ce que vous insinuez.

— Je n’ai rien…

Elle rit en vidant son verre.

— Vous savez faire les Campari sur glace ?

Il lui prend le verre des mains et lui en prépare un autre.

— Sérieusement, vous avez choisi cette maison, au hasard ? Vous êtes vraiment riche et vous acceptez de vivre ici ?

Elle perd momentanément son sourire. Rémi sait qu’il a dépassé la frontière de la bienséance. Elle se recompose un sourire digne.

— Ici, comme vous dites, m’a quand même coûté une jolie somme. Je ne suis pas à ce point riche…

— Je ne voulais…

— Ne dites rien. Je ne savais pas, jusqu’à ce jour, que vous connaissiez Léo Arcand. J’en suis moi-même étonnée, mais faut-il vraiment l’être ? Après tout, cette ville n’est pas si grande. Et quand on voyage un tant soit peu, on finit tellement par tourner en rond…

— Je sais…

— Enfin, Léo m’a longuement parlé de cette ville. Il me disait qu’elle lui manquait. J’ai voulu la connaître, car elle demeure célèbre malgré sa petitesse. J’avais besoin de changer d’air, et de me reposer. Je suis de nationalité canadienne, mais je n’ai mis les pieds au pays ces vingt dernières années que trois fois. Mon père était un diplomate. J’ai passé plus de temps dans les salons mondains que dans ma propre salle de bains.

— Et vous comptez rester ici longtemps ?

Elle fait une pause, tente de coller de la joie sur son sourire figé.

— Qui sait ? Jusqu’à ma mort ? dit-elle en levant son verre qu’il vient de lui remettre.

— À votre mort, donc.

Rémi trempe légèrement ses lèvres dans son verre alors qu’elle vide le sien.

— Je peux vous poser une question indiscrète ?

— Comment j’ai contracté la maladie ?

— Je ne suis pas original, n’est-ce pas ?

— Cela n’a pas d’importance, votre originalité. Cela s’est passé il y a cinq ans. Une histoire d’amour avec un jeune homme. Vous pouvez rire, là, Dalida et moi, on chante la même chanson.

Elle cale son verre.

— J’avais eu l’idée saugrenue d’écrire un roman dont l’intrigue se passait en Afrique. Une jeune employée d’ambassade tombant amoureuse d’un bel homme noir, vous voyez le genre. Il s’est bien vendu, celui-là aussi. Finalement, ils se vendent tous bien, c’en est louche…

Elle lui tend son verre afin qu’il lui en verse un autre.

— Je n’aurais jamais cru que je tomberais amoureuse d’un tel péquenot. Il sentait bon ! Ah son odeur !

Elle soupire.

— Ce que je peux faire ma lubrique quand je veux… Le jeune étalon en question, et probablement toute sa famille jusqu’à ses ancêtres les plus lointains, étaient infectés. Mais est-ce le bon mot ? Infestés serait plus juste. Je voulais un enfant de lui. Une idée folle de désœuvrée. Il y a de ces soirs, je vous jure. J’étais en chaleur comme une chatte trop surprise par ce qui lui arrive. Et lui, sauvage ! Jeune ! À la verge droite et huilée par sa seule jeunesse, un vrai cliché. Mon Dieu que c’était bon. Et puis, bingo !

— Je suis désolé.

— Vous n’avez rien de plus intelligent à dire ? Pensez-vous que je dis cela au premier venu ?

— Je suis sincèrement triste. Vous êtes, en effet, très belle.

— Et si j’avais été laide, j’aurais été simplement pathétique, aveugle et séropositive ?

Rémi accepte en silence les reproches.

— Pourquoi ne pas écrire, un jour, sur ce que vous vivez ?

— C’est ce que je fais, ne vous inquiétez pas.

— Je pourrai lire ?

— Eh bien, choisissez ! dit-elle en pointant son menton vers la bibliothèque.

— Je veux dire…

— …mon vrai roman ?

Elle se lève en riant. On sonne à la porte.

— Déjà !

— Votre prétendant ?

— Vous voulez dire mon escorte ?

— Je vous laisse.

— Non, non ! Il vous plaira, j’en suis certaine. D’ailleurs, j’aimerais connaître votre opinion. Il est probablement homosexuel.

— Je ne sais…

— Je vous en prie !

Elle se dirige vers l’entrée en criant « Je viens, je viens ! », en réponse à un deuxième coup de sonnerie. Il entend vaguement l’échange des politesses d’usage. Elle lui demande de la suivre.

— J’ai un ami à vous présenter.

Ils arrivent tous les deux au salon. Rémi se lève d’un bond, les yeux rivés sur l’homme.

— Je vous présente Rémi, mon voisin. Votre prénom ?

— Stéphane, répond pour lui, Rémi.