Veut-il vraiment se souvenir du reste de la journée ? Il soupèse les possibilités. Du côté positif, il a fait son pain, sarclé les talus de fleurs à l’avant de la maison. Du côté négatif, il n’y a qu’une lassitude, quelques mots échangés, sans valeur, avec Victor. Durant l’après-midi, chez les voisines, beaucoup de va-et-vient.
Au souper, il avait observé Victor qui lisait un magazine, en mangeant. Victor vieillit bien, la peau est nerveuse et les yeux s’entourent de rides ensoleillées, les tempes grisonnent. Il avait repris, sans histoire, la charge notariale de son père, et s’était acquis une enviable réputation chez les artistes. Il faisait ce qu’il voulait, dépensait beaucoup dans un confort dûment mérité. Son sourire avait pourtant disparu, emportant avec lui l’intensité de leurs étreintes comme si, une fois assuré d’avoir obtenu ce qu’il recherchait, il se contentait d’en user à petites doses. Pour d’aucuns, vivre auprès d’un tel conjoint aurait pu suffire, mais pour Rémi, c’était lutter contre un bâillement tenace. Trop de silence maintenant entre eux. La conversation tombait facilement à plat, de la politesse en guise de nourriture spirituelle.
Il presse un bouton sur sa montre. Une lueur éclaire les chiffres. Deux heures. La chaleur a du mal à se dissiper malgré la nuit.
Si, en son centre, la ville ne dort pas, à sa périphérie, drapée de sa végétation tranquille, la banlieue s’est assoupie depuis longtemps dans un sommeil bourgeois, Victor compris. Rémi adore ce moment. Il ne doit rien à personne, rien à la nuit. Il se contente de partager l’air avec les chauves-souris ou avec les grenouilles qui attendent probablement qu’il déguerpisse avant d’envahir la piscine. Il a envie de leur jouer un mauvais tour et de se coucher là, sur la chaise longue, près de l’eau.
De la lumière apparaît chez les voisines. La porte patio glisse. La femme aveugle sort, enrobée d’une grande serviette. Rémi ne bouge pas. Comme les deux galeries arrière sont surélevées, on peut aisément voir de l’autre côté, au grand dam de Victor qui projette, sans le faire — c’est après tout le domaine de Rémi —, de construire à cet endroit une clôture plus haute.
La femme semble sortir de la douche. Elle respire à fond, sourit, le nez relevé, à capter ce que les yeux ne réussissent pas à saisir. Elle s’avance, défait d’un geste brusque la serviette, tâtonne, trouve l’escalier, descend les marches. Une femme l’appelle de l’intérieur. « Irène, viens te coucher ! »
Rémi descend les escaliers et s’approche de la haie. Entre les branches, il aperçoit vaguement la femme déambuler. Elle effleure les arbustes, ricane de temps en temps. Elle arrive près de l’endroit où se terre Rémi. Il retient son souffle.
— Il y a quelqu’un ? murmure-t-elle.
Il est démasqué.
— Le voisin, un beau garçon pas méchant.
Elle rit.
— Enchantée.
À son ton, Rémi devine qu’elle a bu. Elle reprend sa marche.
— Vous espionnez souvent les dames nues ?
— Seulement quand elles se promènent dans leur jardin.
— Vous ne voulez pas abuser de moi ?
Rémi émet un petit rire.
— Ah, vous êtes homosexuel…
— Ça se devine comme ça ?
— Par votre réponse, oui. Un homme, un vrai, aurait mis le pied dans la porte que je venais d’ouvrir.
— Et si j’étais un mari maladivement fidèle ?
Il l’entend soupirer.
— La fidélité est justement une maladie dont peu d’hommes souffrent. C’est fou ce qu’ils sont en santé sur ce point.
— Irène, mon Dieu, que fais-tu là ?
Rémi se cache dans la haie, s’irrite de sa couardise. La seconde voisine ne semble pas l’avoir vu. Malgré l’inquiétude de sa question, elle ne va pas rejoindre cette Irène.
— Eh bien, toi qui as des yeux, tu le vois, je me promène.
— Tu es nue.
— Ce n’est pas grave, je ne me vois pas.
— On va penser que tu es folle.
— Faudrait demander au voisin.
— Qui ? Ne fais pas l’idiote. Allez, rentre. Et puis, t’es à deux doigts de te noyer.
— Je sais bien qu’il y a une piscine, l’eau, ça se sent plus que ça ne se voit !
Irène rit, suivie de l’autre femme.
— Je serai bien, ici, Marie.
— Allez, ne sois pas sotte. Reviens !
Irène soupire bruyamment, mais obéit. Rémi l’entend remonter les escaliers.
— Où est ta serviette ?
— Quelque part par là. J’attendais qu’un homme galant la ramasse, mais faut croire qu’ils sont maladivement fidèles…
— Qu’est-ce que tu racontes, tu as encore trop bu, comme d’habitude. Comment veux-tu que les médicaments fassent effet avec tout cet alcool ?
— C’est que je suis maladivement esseulée… et toi, où est ton bel Autrichien ?
— Il dort. Nous partons très tôt demain, tu le sais bien.
Le reste se perd derrière la porte qui se referme. Après s’être assuré qu’elles sont bien rentrées, Rémi gravit l’escalier qui mène à la maison. Il monte au premier. Il n’a pas sommeil. Il réveille l’ordinateur d’un geste rapide de la souris, s’assoie, observe l’écran se gonfler de lumière. Une icône, au bas de l’écran, clignote. Il a du courrier.