« Bonjour, cher ange. »
Il sourit. Avec sa main, il envoie symboliquement un baiser vers l’écran.
« J’aime de plus en plus l’Irlande, tu sais. C’est une des régions que tu n’as pas connues ; j’espère que tu viendras faire ton tour.
Hélène et moi allons très bien. Hélène écrit la suite de L’Effet Casimir. L’océan l’inspire. Sur la plage, emmitouflée dans sa couverture (elle a toujours froid), elle ne bouge que très peu, regarde la mer. Pour ma part, je me trimbale dans la campagne, fais connaissance avec les habitants. On me prend pour une Irlandaise avec mes cheveux roux, et l’on s’étonne toujours de mon accent, puis de mes origines. Cela intéresse les vieux qui se sont bien essayés, tu penses, même s’ils reluquent davantage les gros seins d’Hélène. Ils doivent nous prendre pour des lesbiennes et ça les excite.
Je te sais sourire à ce que je viens d’écrire… »
Il sourit, effectivement, mais depuis le début, heureux d’être un peu, par cette lettre, avec elle.
« Notre village comporte exactement trente habitants. Les maisons résistent autant au vent qu’au temps et leurs occupants ont le cœur doux comme de l’écume. Ils sont tous en train de mourir lentement, ensevelis par l’oubli et la ville qui menace tout près. Notre maison n’est pas grande, mais probablement la plus solide de toutes. Elle donne sur une plage rocailleuse que la végétation prend un vilain plaisir à conquérir. Tout cela ressemble étrangement à mon ancien manoir. Je suis bien ici. Je suis en paix. Et je veux le demeurer.
Parlant de paix… nous avons choisi l’endroit où nous voulons être enterrées…
Tu as bien lu, les fausses lesbiennes veulent être l’une près de l’autre dans la mort comme dans la vie. C’est en nous promenant dans le cimetière du village, il y a une semaine, que nous est venue cette idée. Rien d’officiel, remarque, car, bien que faisant partie du Commonwealth, je ne suis pas certaine qu’un sujet canadien puisse déposer sa chair là où il veut… Je ne suis pas morbide ; nous en rions beaucoup. Nous nous aimons, en quelque sorte, suffisamment pour ouvrir grandes les vannes de la vie avant qu’elles ne soient contraintes de se refermer pour de bon. Nous en sommes là, à préparer notre mort, à entrevoir cette montagne, comme disait François Mitterrand, sur laquelle se terminera notre vol (il avait le sens de l’aéroport, ce président).
Tu aurais dû nous voir, main dans la main, sur une butte, à une extrémité du cimetière donnant sur l’océan. C’est comme dans les livres, l’endroit est parfait, les goélands, les touristes qui cherchent un ancêtre impossible ou qui ne font qu’exercer une curiosité anecdotique. Il y a aussi les nombreux bateaux, au loin.
Nous avons lu les épitaphes aux alentours pour connaître qui, d’entre les vivants, avait réservé sa place. Nous avons parlé à un veuf qui attendait patiemment de rejoindre son épouse, morte aux premiers temps de leur mariage. Il ne s’est jamais remarié, nous a-t-il dit. C’était touchant et un peu bête de sa part, mais bon, il a dû l’aimer ou il était trop timide pour aller voir ailleurs (je sais, je sais, je suis méchante). J’espère qu’il ne ronfle pas, sa tombe est près de celle que je convoite.
Je t’en reparle ; ne dis rien aux autres pour l’instant. J’irai sans doute vous voir bientôt.
M. A. »
Rémi fixe l’écran, les icônes du programme de courrier électronique, un petit insecte qui se promène d’un pixel à l’autre, en quête d’un sucre invisible. Il s’envole, se pose un peu plus loin, tourne en rond. Rémi souffle dessus ; l’insecte fuit, mais revient, se pose encore.
Il glisse le message dans le répertoire réservé à Marthe. Il lui répondra plus tard.
Il se lève, va à la fenêtre, avance son torse dans le vide. À cette hauteur, on voit bien le terrain des propriétés avoisinantes. Nul n’est dupe de la fausse intimité que les haies procurent. Il observe les fenêtres du couple d’en face. Rien de ce côté ce soir. Ce n’est pas leur jour ; ils ne font jamais l’amour le vendredi ; ils sont réguliers, le mardi, le jeudi, et parfois le dimanche. À ce moment, il n’est pas rare que l’un d’eux s’affiche à la fenêtre lorsque Rémi y est. Sur Internet, ce voisin s’appelle Cobra et ils ont déjà fait du cyber ensemble. Cobra aurait bien voulu traverser la haie, mais Rémi s’y refuse. Ne pas tâter du local, surtout du voisin, et l’honneur sera toujours sauf. Cobra a fini par comprendre, ce qui ne l’empêche nullement d’espérer et de l’inviter, par cet exhibitionnisme de voisinage, à changer d’avis.
Rémi n’en a cure, mais se rince l’œil tout de même. Et Cobra a son bonbon, quand Rémi alias Night se sent chaud et que, par caméra interposée, il se déshabille devant son voisin, pour jouir plus tard, en solitaire.
Rémi retourne à l’ordinateur et ouvre l’application de clavardage vidéo. Sa liste de contacts apparaît à gauche ; plus haut, une fenêtre renvoie l’image captée par la caméra. Il enlève sa chemise, règle sa caméra, corrige l’éclairage. Il observe encore son image. Ça va. La lumière sculpte ce qu’il faut. Le torse se dessine bien, les clavicules expriment la force autant de la beauté que de l’âge. Il a un peu maigri. La musculature s’assèche. Il coupe son micro ; il ne voudrait pas réveiller Victor.