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Les Années-rebours

Le pain et la peau

Il a pris soin de sortir à l’avance le levain et la pâte fermentée du réfrigérateur. Il extrait du placard la farine, la levure, le sel et la semoule. Il fait chaud ; il faut agir vite. Les bols, les ustensiles, la planche à pétrir. Il pèse les ingrédients, les mélange et aère, verse l’eau froide en petites quantités. La farine boit rapidement l’eau ; il verse un peu plus de liquide et tâte la texture obtenue. Ça va. Il renverse la pâte sur la planche et y plonge ses mains. Tout son corps écrase la pâte, la relâche, recommence. En très peu de temps, dix minutes tout au plus, la matière, au départ informe et collante, devient élastique et tendre. Il l’étire pour en juger la qualité. C’est son moment préféré, quand la pâte ressemble à la peau distendue des acrobaties amoureuses que la moindre brusquerie risquerait de blesser. Il s’appuie contre le comptoir, en maintenant dans ses mains la pâte diaphane. Son sexe s’écrase sur le bois de l’armoire. Il se gonfle. Rémi sourit. Le pain sera bon.

Il forme une boule, l’enfarine et la dépose dans un banneton d’osier qu’il recouvre d’une pellicule plastique, regarde l’horloge. Prochaine étape dans deux heures.

Il nettoie ses mains, puis les ustensiles, range les ingrédients. Victor dévale les escaliers et entre dans la cuisine.

— Tu fais du pain à cette chaleur ?

— Il ne fait pas plus chaud ici que devant mes fours. Je suis habitué, tu le sais. Puis, je veux offrir un pain aux voisines.

Victor ouvre le réfrigérateur et en sort un litre de jus concentré, s’en verse un verre, le boit d’un trait. Rémi l’observe, amusé.

— Tu devrais te déshabiller, tu aurais moins chaud.

Victor, le verre toujours à la bouche, le regarde et lui fait signe que non. Quand il a fini, il se verse un autre verre.

— Tu sais, moi et la nudité…

Il range le litre de jus dans le réfrigérateur.

— Ce n’était pas comme ça, avant, Victor.

— Bien des choses n’étaient pas comme ça… Je t’en prie, va t’habiller, si les nouveaux voisins venaient nous dire bonjour.

Rémi hausse les épaules.

— Cela m’étonnerait.

— Je retourne à mon jeu.

Victor quitte rapidement la pièce.

Rémi observe la pâte. De l’humidité s’est formée sous la pellicule plastique ; la levure et la pâte fermentée font leur œuvre et forceront bientôt le mélange à se distendre. Il faudra surveiller de près, car il fait chaud. Il ressent un peu la même chose dans cette maison. Il s’étire, pense à Stéphane. Quand se reverront-ils ?

On entend les ordres d’une des nouvelles voisines, aussi le rire des hommes. Rémi monte enfiler son maillot de bain, et se rend vite dehors. Le soleil n’est pas encore très haut, mais déjà il brûle. Derrière la maison, la piscine semble être de glace tant le vent se fait timide. N’eut été de la filtration, rien n’en troublerait le repos. La galerie arrière surplombe la piscine et la haie qui entoure le terrain. Rémi aperçoit le jeune déménageur qui a enlevé sa chemise et qui fume une cigarette. Il lui fait signe avec la tête ; l’homme lui répond de la même façon, un sourire en coin. Rémi se frotte le bas du ventre, plonge sa main dans son maillot de bain, se donnant l’excuse de placer le court vêtement. Le geste n’échappe pas au déménageur.

Enough is enough, se dit Rémi. Il descend l’escalier qui mène à la piscine. Il se trouve stupide, bel homme sans cervelle. Il aime draguer, il aime plaire, il aime jouir. Il étouffe. Il examine la couleur chlorée de l’eau, s’assure avec le gros orteil qu’il ne se fera pas surprendre par la température, geste superflu, considérant la canicule qui sévit. Il sent le regard du déménageur. Ou est-ce son imagination, son désir ?. Il ne veut pas se retourner, mais ne se décide pas à plonger.

Il regarde à droite, personne pour l’observer. La haie cache les autres voisins. Il enlève son maillot et plonge. L’eau attaque sa peau et son sexe. Il va toucher le fond. L’eau n’est pas l’univers de l’homme, un hiver pour les poumons. Il se met en boule pour mieux rester au fond. Il attend, écoute l’eau lui frapper les tympans. Quand il commence à manquer d’air, il remonte doucement. En sortant la tête de l’eau, il prend une bonne respiration et dirige aussitôt son regard vers le déménageur. Ce dernier n’y est plus. La voisine aveugle se tient debout, les yeux doublement emmurés derrière ses verres fumés. Déçu, Rémi prend son air et fait quelques longueurs, heureux d’être nu et libre.