Ses vêtements froissés, collés à sa peau moite, Victor dort sur le divan du salon. Il n’a pas ouvert à son arrivée ; l’air ne contient que du carbone mélangé à du rêve. Rémi ouvre grandes les fenêtres du salon et la porte patio de la salle à manger. La fraîcheur timide de la nuit a tôt fait d’alléger un tant soit peu l’air intérieur. Rémi s’appuie contre le mur. Il a trop bu. Irène n’a pas son pareil pour enivrer une soirée. Dans la cuisine, Victor s’est fait un sandwich et a tout laissé traîner. Le pot de mayonnaise n’a pas été remis au réfrigérateur. Perdue. Il l’envoie brutalement sous le robinet et l’inonde. Il range la cuisine, puis retourne au salon, s’assoit dans le fauteuil près du divan.
Victor ne s’est aperçu de rien. Il dort du sommeil du juste, ce que Rémi a toujours admiré chez lui.
Comment fait-il pour dormir ainsi, le nez dans les coussins ? Il l’attendait ? Peut-être voulait-il discuter. Pourquoi s’être endormi alors ? Il n’est pas si tard. Victor est tout de même rentré au petit matin. Il récupère. C’est logique. Acceptable.
Rémi s’approche et le sent. Aucune mauvaise odeur, Victor n’est que santé. Sa sueur, généreuse, goûte l’hydromel.
Rémi voudrait lui parler, en finir avec le silence. Après cette journée passée en compagnie de la loquace Irène, la simplicité du moment lui pèse comme le cuir chaud sur la peau. Victor n’a enlevé que ses souliers et chaussettes. Rémi n’aura de cesse de désirer. Victor est disponible. S’il le réveillait, que se passerait-il ? Victor serait probablement ennuyé qu’on le sorte du confort de son sommeil.
Victor tousse. Il entrouvre les yeux, les referme, puis réalise qu’il n’est pas seul.
— Tu es là…, dit-il en se frottant le visage et en bâillant. Tu étais où ?
— Avec la voisine, Irène. Nous avons marché tout l’après-midi, je suis allé lui montrer la boulangerie. Puis on s’est soûlés. Tu as laissé le pot de mayonnaise sur le comptoir. Elle est fichue.
Victor ne répond pas, se lève avec l’air d’un petit garçon trop endormi pour décider quoi faire. Rémi s’approche, déboutonne sa chemise et la lui enlève. Victor se laisse faire. Rémi s’attaque ensuite au pantalon. Victor s’appuie contre lui quand il lui dit de lever une jambe, puis l’autre. Il se dirige vers l’escalier, en somnambule. Il monte sans dire bonne nuit. Rémi l’entend marcher vers la salle de bain. Un jet, qui plonge très fort dans l’eau de la cuvette et qui dure longtemps. Une autre caractéristique de Victor. Il urine comme un cheval. Il éjacule comme un étalon. Force brute, simple, convenable.
Victor a fini d’uriner, traîne les pieds vers son lit. Rémi l’entend s’effondrer. Il n’aura même pas pris une douche pour se rafraîchir. Demain, il se réveillera frais et dispos, sa peau tout à fait respectable, seulement rougie par l’acidité des draps.
Ce ne sera pas aujourd’hui qu’ils pourront crever l’abcès. Il regarde l’heure, va sur le patio. La nuit semble l’accueillir en vieille habituée, lui fait un peu de place sous son grand manteau. En face, Cobra est assis sur son propre patio. Il lui envoie la main. Cobra lève sa bière en signe d’invitation. À sa droite, Émile est lui aussi sur son balcon, avec une marque de bière. Rémi le salue. Émile imite Cobra.
Rémi titube vers la piscine, se déshabille et plonge. Le choc de l’eau le surprend ; il en avale de grandes gorgées. Il panique, veut vomir dans l’eau. Il réussit à remonter à la surface. Les sons de la nuit paraissent soudain criards, puis reviennent à un niveau convenable.
Convenable. Il sort de l’eau, cherche une serviette qu’il aurait pu laisser autour. Elle y est, sur la chaise longue. L’idée d’aller prendre une bière avec Cobra lui effleure l’esprit. Il enlève son caleçon et enroule la serviette autour de sa taille, s’allonge sur la chaise, crache encore de l’eau chlorée.
Il entend Cobra bouger sur son balcon. Trop facile, se dit-il, trop de désirs aussi. « Sois raisonnable. » « Mais tu pourrais avoir celui-là aussi. Il n’attend que ça. » Trop facile, trop facile, trop facile. Trop de désirs encore. Il aurait aimé faire l’amour à Victor, réparer les pots cassés. Trop peu, trop tard. Trop vieux, si tard.
Cobra n’est pas loin. Où est Émile ? Rémi ne peut le voir. S’il se lève, il donnera trop de signaux contradictoires à trop de monde. Trop ? Deux personnes. Si Cobra ne pouvait que le sucer, là, et puis s’en retourner. Trop d’implications. Il sait que son voisin rôde. Rôde-t-il ? Il tend l’oreille. Le vent s’est levé. Peut-être n’est-il que trop saoul. Il se touche. L’érection est forte. Il tourne sa chaise en direction de la haie. Tentant. La haie, pour lui, devient un écran. Cobra, derrière, ne peut la franchir. Émile espionne. Rémi est protégé, si Cobra veut tenter de traverser, il s’enfuira. L’honneur est sauf ; il défait sa serviette.