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Sans ménagement, un éclair pourfend le ciel. Rémi sursaute. La nuit gronde. Comme s’ils étaient énervés à l’idée de recevoir une eau bénie, les arbres agitent leurs branches avec ce qui ressemble à de l’allégresse. Au loin, d’autres volumineux éclairs témoignent de l’importance du combat ; la tempête en prend large. Colère terrible qui présage la fin possible des grandes chaleurs. Un second éclair, encore plus fort, se prend pour Zeus. Le fracas immédiat prouve que le courroux des dieux est imminent.

Rémi se lève, la tête lourde, il monte à la maison et s’assure machinalement que les fenêtres sont fermées. Il trébuche sur les vêtements de Victor laissés dans le salon. Il lève les yeux au plafond, là où se trouve la chambre de son mari. Victor ne s’aperçoit sûrement de rien. Le sommeil du juste, le sommeil du pur, le sommeil de l’ennui.

Il retourne au patio. Il a soif. Le vin de la soirée a eu raison de son foie. Les poumons ont du mal à départager le bon air de l’ivresse. Un orage si près est rare. Dangereux aussi. Qu’à cela ne tienne ; au moment où les premières gouttes frappent le bois du patio, il s’appuie résolument à la balustrade, prêt à y mourir ou, plus modestement, à croire qu’il pourrait y laisser sa peau. Un éclair, ensuite un fracas sonore le convainquent presque de retourner en des lieux plus sûrs. Aucune commune mesure avec ses jouissances et son désir d’être ce qu’il est, lui. Lui ? Lui, rien d’autre, rien que cela. Un petit rien ; c’est le tonnerre qui le confirme.

La pluie tombe maintenant avec brutalité, à en faire mal. Mais Rémi résiste, implore les dieux du ciel, élargit le torse, tente d’aspirer l’air prisonnier de la pluie. Un, puis quatre roulements, trois, six éclairs lointains, et encore des roulements de tambour, ensuite un éblouissement total et l’air qui se fend à croire en la fin du monde. Rémi lâche un cri de frayeur en s’agrippant fermement au bois de la balustrade. L’atmosphère s’électrise, les lampadaires vacillent, s’éteignent, se rallument. Rémi pleure, puis éclate de rire. La pluie dense ne lui fait plus mal et glisse en fleuve vertical sur son dos courbé.

Bien que l’orage soit loin d’être terminé, Rémi sait qu’il est déjà parti très vite pousser ses hauts cris ailleurs, que le danger est écarté. Et pourtant, il réussit encore à apeurer, à lancer derrière lui quelques éclairs bien sentis, tandis que la pluie mercenaire viole et prend possession du sol.

Rémi relève l’échine. Il se sent comme Ulysse après les sirènes, heureux, comme lui, d’avoir fait ce voyage. Trempé jusqu’aux os, il n’en demeure pas moins là, debout, nu et tremblant. L’idée de s’agenouiller lui traverse l’esprit, de revenir à ce geste si simple qui faisait taire autrefois les consciences, qui faisait tout accepter sans que l’on bronche ou que l’on proteste trop vivement. Il n’en fait rien, voudrait plutôt chanter, lâcher, de ses entrailles, une flèche sonore à la mesure de sa petitesse. Mais, encore une fois, il n’en fait rien. L’idée seule suffit. Demain sera un autre jour. Il est fatigué, car il ne dort pas assez. Demain sera vraiment un autre jour, mais le soleil se vengera-t-il ?

Vaincu, il accepte l’eau comme un nouveau baptême. Il aperçoit à sa gauche la silhouette d’Irène. Dans sa jaquette trempée, elle a fait comme lui et semble heureuse. S’est-il donné en spectacle, l’a-t-elle entendu ? Peu importe, pleurer est comme prier. Il ferme les yeux pour faire comme elle.