EN
Les Années-rebours

Passé simple

Salut,

On a des choses à régler. Je ne voulais pas agir ainsi hier soir ; cela a été plus fort que moi. Je prends quelques jours loin de la maison. Je serai au manoir.

Rémi montre à Lucienne le billet laissé par Victor.

Elle plisse les yeux.

— Il écrit donc ben mal.

Elle lui redonne le papier, sans commenter.

— Moi, je dois me dépêcher, le mari d’Odette arrive bientôt. T’es certain que tu ne veux pas nous accompagner ?

— J’aurais vraiment ma place entre deux commères de village ?

Elle rit.

— Pas vraiment. Mais au moins, tu pourrais rétablir les faits qui te concernent.

— Lucienne ! Je…

— Hi, hi, hi, à mon tour de te pogner. Fais-toé z’en pas, je ne suis pas du genre de même. Odette est partie du village il y a un an, elle s’ennuie, pis elle n’a pas toute sa tête, elle en perd des boutt’, si tu vois ce que je veux dire. Je risque de parler toute seule.

— Tu ne veux pas que j’aille te reconduire ?

— T’es ben fin, je te l’ai dit, le mari d’Odette s’en vient.

— T’as déjà couché avec ?

Elle s’arrête net, virant rapidement au rouge.

— Tu parles d’une question ! Y a pas juste la couchette dans vie !

Rémi ne baisse pas son regard, maintient son attitude. Elle finit de remonter son chignon.

— Ben non ! mais avec son frère, oui… y a de ça au-dessus de quarante ans ! Je ne sais même pus s’il était poilu ou pas !

Elle baisse les bras, se regarde, navrée, dans le miroir.

— Eille, ça fait ben sept ans que je n’ai plus fait l’amour… On dirait une vieille chanson, maintenant, dans ma tête.

Elle devient tout sourire.

— J’aime ça l’entendre, mais c’est pas comme quand j’étais jeune et que j’arrivais pas à me débarrasser de la mélodie pendant la journée, tu vois c’que j’veux dire ?

— Oui.

— Puis je suis certaine que si je me retrouvais dans un lit’, avec queu’qu’un, j’aurais pas le même plaisir, j’demanderais pas la même chose. Mais je comprends ceux qui s’obstinent.

Elle corrige avec un doigt une imperfection à son rouge à lèvres.

— Si longtemps, répète-t-elle.

Un bruit de klaxon signale l’arrivée du mari d’Odette.

— Allez, je file, j’rentre pas tard.

Elle l’embrasse.

— J’ai mes clés, si tu veux sortir ! dit-elle avant de refermer la porte.

Il regarde par la fenêtre et s’assure que c’est bien le mari d’Odette. Lucienne se tourne vers lui et lui fait un signe de la main avant d’entrer dans la voiture. Il tient toujours la note de Victor dans sa main. Il relit, puis la chiffonne. Il voudrait l’avaler.

La maison est calme. Victor n’y est pas, comme à son habitude. C’est à la fois réconfortant et étouffant. Il observe les meubles avec, dans le regard, l’hypothèse qu’il pourrait tout perdre. Tout recommencer. Avec Stéphane ? Rien n’est moins sûr. Pour recommencer, il faudrait refaire le voyage à l’envers, vers un passé simplifié, retourner en France, par exemple, et chasser l’intrus qui a pris sa place auprès de Fernand.

Posséder des meubles ne lui est d’aucun secours. Il en fait néanmoins l’inventaire. La cuisine lui appartient, pour ainsi dire, les ustensiles suspendus, les petits riens utilitaires, le confort bourgeois. Au-delà, c’est le domaine de Victor et de son amie décoratrice. Meubles raffinés, quelques tableaux provenant de la collection privée de Victor. Il ne s’est jamais intéressé à sa fortune. Il ne sait si elle est discrète ou plus avantageuse, un trésor que Victor n’ose afficher, profession oblige, au point d’habiter une maison certes coquette, mais probablement en deçà de ses capacités financières. Ils n’ont jamais manqué d’argent dans le compte commun. Rémi ne connaît même pas le nom du comptable.

Il se place face à la porte-fenêtre, regarde la piscine creusée dans l’infertilité du sol. Le paradis, presque. Le bon bonheur soporifique et indolent. Il sort sur le patio. Émile est déjà sur son toit. De la musique chez Irène, toujours du jazz, arrive parfois jusqu’à lui. Des rires aussi. Des cris, plutôt, de gens qui se chatouillent ou font semblant de se bagarrer avant de basculer vers d’autres jeux. On dirait un sauna, se dit-il. Il n’a qu’à fermer les yeux et se rappeler.

Sa pensée s’enraye comme un vieux disque, au point où la pureté du son ne prend toute sa valeur qu’avec les crépitements issus de l’usure. Il lève les yeux au ciel. La soirée est déjà un fruit mûr, d’un bleu jeans, usée par le vent de l’été. L’air est doux, on pourrait même croire qu’il est heureux. Mais le vent est simplement le vent qui n’est lui-même qu’une interprétation de la peau. Lorsque Rémi est seul, il devient sérieux, calme et immortel. Il fait signe à Émile, qui lui retourne sans surprise le geste.

Il rentre et monte à l’étage, pénètre dans la chambre de Victor. Les tiroirs ont été ouverts et à moitié vidés. Victor a emporté plus qu’il ne semble nécessaire.

Rémi touche les draps du lit non refaits, repère des taches çà et là, des flaques séchées dont il reconnaît la provenance. Quelle est la semence de qui ? Il les effleure, ne possède pas l’intelligence tactile suffisante pour poursuivre aveuglément l’analyse. Il se couche, renifle. Là, c’est Victor ; il dort toujours du même côté du lit et il reconnaît son odeur ; et là, donc, c’est l’autre. Les deux sentent bon, et leurs sucs, dans ce silence, vieillissent bien, à la surface du bonheur. Pourquoi Victor n’a-t-il pas eu la décence de faire une lessive avant de partir ? Cela prouve qu’il en a marre. Vraiment marre.

Rémi se déshabille, se couche sur le dos, s’imprègne d’odeurs qui ne lui appartiennent pas. Il ne possède pas le dégoût de ces lacs morts. Son épiderme entre en contact avec des bactéries étrangères. Rien de grave, il en a connu d’autres, et des plus actives. Il se tourne sur le ventre, se frotte aux draps, pour mieux se rappeler et sans doute pour mieux posséder, contrôler. Faire comme si cela ne le dérangeait pas. Tout se mélange, tout combat et résiste, et si Rémi en a la force, son cœur parviendra à l’immunité, saura faire face à l’échec.

Redéfaire sa vie, reconstruire et continuer avec de nouveaux échafaudages.

Il sort de sa rêverie car, pour l’instant, ses idées finissent plutôt par le salir. Il se lève, se rhabille, rassemble les draps en boule et les jette dans le corridor. Un condom distendu tombe par terre. Rémi pince les lèvres. Il se penche. Heureusement, le préservatif ne contient rien, mais ses parois luisantes en disent trop. Rémi arrache nerveusement quelques papiers mouchoirs d’une boîte sur la commode et ramasse l’objet en l’écrasant comme s’il s’agissait d’un insecte. Il le porte dans la cuvette de la salle de bains en donnant, au passage, un coup de pied aux draps.

Comme un chien qui marque son territoire, il urine sur le condom, puis chasse l’eau, se lave les mains, frappe du poing le mur carrelé, près du miroir. Sous l’impact, la tuile craque. Tant pis. Peut-être n’y a-t-il pas eu assez de violence dans cette maison. Ni violence ni désir. Qu’une longue absence quotidienne ponctuée de parties de jambes en l’air.

Il s’en veut, sort de la salle de bains, ramasse les draps en s’assurant qu’ils ne contiennent pas d’autres surprises et les fout dans la laveuse, au premier. Il verse deux fois plus de savon que nécessaire, remplit à ras bord le contenant à javel, tant pis, tant pis et tant pis pour les motifs du tissu, choisit le cycle le plus agité, actionne la machine qui obéit sans protester en aspergeant les draps d’eau chaude.

Il fouille dans son portefeuille. Merde, se dit-il, il a laissé à la boulangerie le bout de papier sur lequel Stéphane avait inscrit son numéro de téléphone.

Il ne peut s’empêcher de rire.

Il retourne dans la chambre de Victor et sa colère se dissipe rapidement. Inutile de combattre ce qui était déjà absent. Il entre dans le bureau de Victor. Il n’a pas touché à sa bibliothèque, ni à ses effets personnels. Ce n’est qu’une mauvaise période, se dit Rémi, une brève escarmouche. Il se surprend à espérer un retournement de la situation.


Il ne veut pas rester seul. Il allume l’ordinateur. Ce dernier n’est pas assez rapide pour lui. En bas, il entend la lessiveuse digérer les saletés de Victor. Il pianote, se lève, va à la fenêtre. Rien, sauf Émile, qui n’est qu’un vide enivré. L’ordinateur lui signale qu’il est maintenant prêt. Il revient au bureau, ouvre l’application qui le branchera sur la planète.

À sa grande surprise, les espaces publics sont presque vides. Il regarde l’heure. Ce n’est pas normal, mais possible. Rui n’est pas là non plus.

Il descend se chercher une bière, rapporte deux bouteilles. Si sa pensée résiste, il la noiera plutôt deux fois qu’une. Il boit au goulot ; le houblon envahit rapidement son estomac, le fait roter. Oui, si sa pensée résiste, il faudra qu’elle ait de sérieuses raisons de le faire. Si son corps proteste, il saura user de ses charmes pour le distraire.

Cobra n’est pas non plus en ligne. Rémi aurait besoin de se venger de la journée. Quand il y a peu de monde, le nouveau qui se branche est vite remarqué et analysé. On lit son profil, on suppute ses chances. A-t-on les atouts physiques pour se mesurer au fauve ? Possède-t-on l’humour, l’entregent, le gros sexe, les beaux yeux qui compenseront pour son imperfection d’exister ?

Il reçoit quelques demandes de conversation. Il fait comme tout le monde, veut savoir à qui il a affaire et lit le profil du demandeur. Comme un régent blasé, il appuie sur le bouton « Refuser ». Dans un bar, cela s’appelle « faire comme si on n’avait pas remarqué ». Sur Internet, la politesse n’existe pas, elle a été remplacée par le droit inaliénable à la navigation privée. Rémi boit sa bière goulûment. Naviguons, matelots, se dit-il, naviguons, l’océan nous appartient ; nous sommes des baleines, nous sommes des navires, nous avons des harpons, nous avons des fanions. Que le plus beau gagne, que le plus solitaire avale. Parfois, le voyage amuse, les vagues ressemblent à des manèges. Parfois, la nausée prend le dessus comme en ce moment. Bière, colère, colère, bière.

Peu à peu, les espaces se remplissent. Le service aura probablement connu une panne passagère. Les troupes arrivent en renfort. Les icônes surgissent et disparaissent et, rapidement, le couvert de la marmite saute dans un bouillon de solitude et d’orgasme.

Rémi ne fait qu’observer le jeu ; il atteint un niveau de tristesse qui dilue peu à peu sa colère. Rien à faire, il comprend trop Victor, lui souhaite presque déjà bonne chance. Il clique sur une icône représentant une salle commune, où les hommes se masturbent devant qui veut bien voir et imiter. Chacun se réserve toutefois le droit de restreindre le nombre de voyeurs, de chasser les moins stimulants. On dirait une banlieue, se dit Rémi, avec ses petites maisons regorgeant de secrets inavouables. On dirait une ville, où chaque internaute est un citadin hagard, courant les saunas, les faux jupons, les vraies illusions. On dirait un univers entier. Ou une simple pensée qui miroite dans l’eau des possibilités. On dirait lui-même, bouillonnant d’histoires.

Il clique sur un nom. Le gars, lourdaud, au dire de son profil, serait sympathique et voyageur. Cet autre, « vieux mais aimant toujours ça » est, en effet, vieux. Rémi est tenté de lui dire bonjour, mais il s’est déjà fait prendre ; l’homme, à l’autre bout, ne voudra que le voir nu, ne cherchera pas à en savoir davantage sur sa jeunesse. Et cet autre, là, « marié, de beaux enfants, cherche aventure », un Luc et son miroir. Cul.

Les histoires se rassemblent toutes sous la cloche des probabilités. Les ombres qu’elles projettent sur l’écran sont à la fois évanescentes et incalculables, telles les trajectoires hypothétiques de ces électrons qui, malgré l’apparente virtualité de leur existence, forment la peau sur laquelle les lèvres posent facilement des baisers. Il n’y a de nauséeux que le regard. Quand on ferme les yeux, on redevient les atomes que l’on se doit d’être.

Rémi se calme tout à fait. Il a décapsulé inconsciemment la deuxième bouteille de bière, jus d’oubli. La lessiveuse en est à essorer. Le désir n’y est pas. Internet est vide, ce soir, car Rémi connaît d’autres intensités, celles-là palpables, infiniment plus dangereuses. Il boit. Le combat vire à l’anarchie dans son corps. Il va à la salle de bains, vomit dans la cuvette. Échec du mensonge. Le silence, sauf le lave-linge qui n’en finit plus de faire pivoter la lessive.

Il vomit encore, mais l’estomac est déjà vide. Ce ne sont que des spasmes, que la colère démembrée par les attaques successives de l’alcool. Le ventre se noue.

— Christ !

Le cri aura prononcé chacune des lettres du Seigneur et le poing, frappé la tuile qui, cette fois, résiste. Titubant, il retourne dans la chambre de Victor, fixe le matelas dénudé qui fut témoin autant de leur amour que de leur solitude. Un sourire renaît en lui. Un mauvais sourire, sans doute. La bière a gonflé sa vessie. Pisser sur le matelas lui ferait du bien. Son âme et sa pensée lui insufflent suffisamment de décence pour le détourner de ce projet. Il retourne à la salle de bains. La nausée, l’ivresse disparaissent presque par enchantement. La lessiveuse s’est tue. Il y a des choses à faire. Placer les draps dans la sécheuse sinon ils prendront des plis et des odeurs mécaniques.

Il descend, transborde les draps, place un feuillet antistatique, actionne l’appareil. Cycle perma press. Il rote. Mauvaises bières. Il remonte se laver les dents, s’observe dans le miroir pendant que la brosse électrique frotte les gencives. Aucun jugement. Sa pensée, tout son corps, sont fatigués. Il redescend, se sert un verre d’eau qu’il gobe d’un trait. Il s’en verse un autre et un troisième. Il doit remonter uriner ; la procédure finit par le ramener en deçà de l’état second, comme s’il se réveillait après un mauvais rêve.

Le sommeil le gagne, soudain. Il sort et va s’étendre sur la chaise longue près de la piscine. En un rien de temps, il s’endort.