— Et puis ? Michel et toi, comment ça avance ?
Rémi s’affaire à brancher l’appareil photo à l’ordinateur.
Lucienne hausse les épaules.
— Ça recule, tu veux dire ? Il ne se passe rien ! J’ai beau faire mes plus beaux yeux, on dirait qu’il ne pense qu’à son pain. Il est aux hommes, ou ben aux graines de tournesol, mais pas aux femmes ! Il me semble que, depuis le temps, il aurait pu m’inviter quelque part. Il n’est pas laid, il est fin, mais il me fuit, juste à voir sa manière de poser la monnaie sur le comptoir, de ne pas me la donner dans les mains.
— Il a vécu en France un petit bout de temps, on fait ainsi là-bas.
— On n’est pas en France, icitt’ ! Ça m’énarve, c’est toutt’. Pis il ne dit jamais un mot plus haut que l’autre, jamais rien de déplacé. C’est toujours ben pas moé qui va faire les premiers pas !
— Pourquoi pas ?
— J’ai pas été éduquée d’même ! Pis, de toute façon, il me laisse pas le temps, il s’en va presque en courant. Non, j’ai mis une croix dessus. J’suis certaine que c’est une tapette.
— Je l’ai déjà vu en compagnie d’autres femmes.
— Ça veut rien dire! T’as passé un an avec des femmes, à faire le tour du monde. T’as pas dormi dans leur lit pour autant !
Il s’assoit près d’elle. L’ordinateur a reconnu le branchement de l’appareil et propose un choix d’actions. Rémi opte pour « Copier les photos vers le disque dur ».
— Michel est un timide.
Elle replace la bretelle de sa robe qui ne tient pas à son épaule.
— Il ne me fait pas rire ! Il me semble l’avoir dans mon litt’. À la quantité de pain qu’il mange, il doit y avoir des miettes partout dans les draps !
— T’exagères pas un petit peu, là ? Il partage peut-être son pain avec quelqu’un.
— Il t’a déjà dit ça ?
— Il m’a déjà parlé d’une vieille dame qui habite sur le même palier que lui. Il fait les courses pour elle.
— C’est vrai, qu’un vieux, ça grignote… Entécas, il ne me fait pas d’avance, donc j’avance pas ! Je te le dis. Des fois, je me penche vers lui, pis je suis certaine qu’i’ s’retient pour pas reculer.
Elle replace encore sa robe.
— Va falloir que je répare cette robe-là, elle tombe tout le temps. Je maigris…
— C’est bien, ça !
— J’vas avoir l’air d’un squelette dans ma tombe.
— Rajoute du beurre sur ton pain…
— Cré ben non, il est assez bon de même. Il est bon comme toé.
Elle lui pince une joue.
— Tiens, toi aussi tu recules !
— Ben non, c’est que t’as pincé un peu fort…
— Oh, pardon…
— Y a toujours de l’espoir ! Comme ça, ce que t’as pris cet après-midi, on va pouvoir le regarder tout de suite ? Avoir eu ça quand j’étais jeune, j’aurais fait une collection de photos de mes amants ! Il paraît qu’ils en font des toutes petites maintenant. J’suis arrivée trop tard. J’aurais pu mettre ça dans le creux de ma poitrine pis quand le gars aurait joui, j’aurais fait clic. J’aurais alors eu une belle série de bouches ouvertes.
Il éclate de rire.
— Et toi, quand tu jouissais, t’avais pas l’air d’une folle ?
— J’sais pas, mais je devenais tout’ trempe. Des plans pour bousiller la caméra !
— T’es folle !
— Ben certain que je suis folle. Pis je veux pas que tu aies de la peine. Marie-Claire m’a raconté.
Rémi hausse les épaules.
— Je ne suis pas encore triste, Lucienne. Ça viendra sûrement… Alors, t’as su que Victor voulait racheter le manoir ?
— Oui, il m’en avait déjà parlé à ton anniversaire, mais je pensais que c’était juste une lubie. Quand on dit qu’il faut se méfier de l’eau qui dort…
— Je ne lui ai pas donné le choix d’agir ainsi, je suppose…
— Ce n’était pas un gars pour toé.
— C’est rare d’être avec quelqu’un sans raison…
— C’est aussi facile à dire que ce que je viens de dire. Vous m’étonnez pareil. Vous vous séparez, pis on ne vous entend pas crier. Moé, si un gars m’avait fait…
Elle s’arrête, rougissante.
— Tu peux le dire, Lucienne. Je n’ai que ce que je mérite.
— J’voulais pas dire ça. Dans le fond, c’est vous deux qui avez raison.
— Ce n’est juste pas dans nos tempéraments. Ce que je vis, c’est du non-événement.
— Ben oui, ben oui. T’as de la peine, je le sais.
— Ça ne m’empêchera pas de jouir.
Elle soupire.
— J’aimerais bien savoir quelle mouche t’a piqué quand tu étais jeune, pour penser d’même. L’amour, c’est pas compliqué.
— C’est le cul qui n’est pas compliqué…
Lucienne se pince les lèvres.
— C’est sûr que quand on n’a pas d’enfants... ou qu’on sait qu’on en aura jamais, on est libre de se compliquer la vie…
— Ça veut dire quoi, ça ?
Lucienne paraît agacée.
— Tu sais ce que je veux dire. C’est quand ben même pas normal de coucher avec d’autres gars. Ça serait plus simple d’avoir une femme pis des enfants !
Rémi hausse le ton.
— Comme Luc, par exemple ?
Lucienne lève les bras.
— Ok ! J’ai rien dit ! J’suis pas savante comme toé, moé. J’ai pas toujours les mots ben placés, pis les pensées bien arrêtées.
Rémi sourit.
— Lucienne, je ne suis pas malheureux d’être ce que je suis.
— Pas la peine de te justifier. Mais c’est sûr que c’est plus simple quand on a des enfants dans le décor. Ça nous replace les hormones si on a un tant soit peu de jugeote. Moé, si j’avais gardé tous les marmots que les gars m’ont faits...
— Quoi !
Elle grimace, place sa main sur son cœur, le regard triste.
— Qu’essé qu’tu penses, je suis pas faite en caoutchouc. J’suis tombée enceinte ben des fois…
— Personne ne le sait, je suppose.
— Personne, à part un gars, mais bon c’est de l’histoire ancienne. Mais si j’avais gardé un seul de ces marmots… Aujourd’hui, les femmes peuvent faire ça.
— Tu as bien caché ton jeu.
Elle le regarde avec des yeux honnêtes, colorés de colère et de résignation.
— C’est ben pour ça que je t’accepte comme tu es. T’as raison de dire qu’il y a toujours une raison pour être avec quelqu’un. Toé, pis moé, on se ressemble.
— Tu crois ? Je ne te vois pas du tout avec Stéphane.
— Nono ! C’est sérieux ce que je te dis !
Il lui prend la main.
— T’as raison, y a une mouche qui m’a piqué quand j’étais jeune, mais je ne sais pas ce que c’est. J’ai de la difficulté à m’arrimer, faut croire. C’est plus facile quand on a vingt ans. Vivre avec Victor aura été comme vivre dans une bulle, ou une voie de garage.
— Vous avez fait ce que vous avez pu. Comme tu dis, y a rien là. Pis je suis certaine que t’aurais fait un bon papa si tu avais été…
Encore une fois, elle rougit. Il finit pour elle :
— Normal ?
— Ben oui, normal !
— Faut vraiment que je te fasse un dessin de la vraie nature sexuelle de la race humaine ?
Elle lui envoie une taloche sur ses cheveux.
— Ben non, c’est juste plus facile de penser qu’il y a quelque chose de normal sur cette planète ! Mon Dieu, c’est pas icitt’ que j’aurai le dernier mot ! Pis j’aime ça, faut croire !
Elle se masse l’estomac.
— J’sais pas ce que j’ai mangé de travers, ça passe pas, on dirait.
— J’ai de l’antiacide.
— J’ai jamais pris ça et c’est pas aujourd’hui que je vais commencer ça ! Bon, on les regarde-tu les photos ?
— Comme tu veux…
Rémi clique sur la première photo. Le manoir, dans toute sa splendeur estivale.
— Ça ferait une belle carte postale, commente Lucienne.
Défilent quelques portraits d’Antoine, de Sophie. Lucienne s’exclame. Apparaissent les nouveaux-nés dans les bras de Marie-Claire, dans ceux de Lucienne, ceux d’Irène, de Victor, de Luc, de Rémi.
— Ces enfants-là se sont fait tripoter pas à peu près. Ou bien ils sont tout stressés ou bien ils ont eu le massage de leur vie !
— C’est beau, des jumeaux, renchérit Rémi. Ils ont les yeux de Luc. Y a peut-être un peu de Freddy…
— J’pense pas ! Pis toé, Luc t’a pas mis enceinte ? On sait jamais, entre hommes, où ça passe…
— Déconne pas. T’es certaine que tu ne veux pas des cachets ? T’as l’air à avoir mal.
Elle lui fait non de la tête et, soudain, rote.
— Tu voué ? Ça passe ! Pauvre Marie-Cé, elle va grisonner encore plus vite avec ces jumeaux-là !
— Victor affirme qu’elle m’en veut à mourir. J’ai pas remarqué ça.
— Victor dit des niaiseries. J’vas te dire une chose. Quand vous étiez ensemble, sur la grève, toé pis Luc, elle m’a murmuré qu’elle préférait qu’il passe sa rage avec toi, parce que t’es un gars correct. Elle t’aime plutôt bien.
— Sa rage ! J’ai l’air de la poupée gonflable de service !
— Ben non, elle comprend juste son homme. Une femme, mon garçon, quand elle veut quelque chose, elle est prête à lâcher du lousse.
— Ce n’est pas différent des hommes.
— Tu parles des tapettes, sans doute.
— Ce sont des hommes…
— Ben oui, ben oui.
Quelques photos de Luc qui font mal à Rémi tant son regard perce l’écran et l’atteint au cœur. D’autres photos de Victor avec les bébés.
— C’est lui qui aurait dû être papa !
— C’est vrai. Un jour, Victor a dit à la blague à Marie-Cé qu’il l’aurait ben mariée. Elle est devenue toute rouge. Luc s’est mis à rigoler. Eh ben, Marie-Cé l’a pas trouvé drôle et a même donné un bec à Victor. Mon Dieu, j’suis donc ben laide, là-dessus !
— T’exagères, tu es superbe ! Regarde, là, avec les enfants…
— Arrête, je vais me mettre à pleurer.
— Je suis sérieux.
Elle lui tape sur l’épaule.
— Ils t’ont dit pour la maison ? demande Rémi.
Lucienne hausse les épaules, regarde la pièce où ils sont.
— Oui… C’est vrai qu’elle serait parfaite pour eux.
— Faut que je me trouve quelque chose. Et toi ?
Lucienne lève les sourcils.
— Tiens, ça ne m’a même pas traversé l’esprit… Mon Dieu… je ne me suis jamais cherché de maison, moé. Ah misère, j’veux pas aller vivre à l’hospice !
— Ben voyons, Marthe ne voudra pas que l’on te déloge de ton pavillon.
— J’suis pas certaine de vouloir rester là ! Il est grand temps que je lève les feutres ! Pis tu ne pourras pas me garder, c’est sûr.
— On peut voir ça…
— Non, mon garçon ; je va y réfléchir. Ça me bouleverse un peu tout de même, j’avais vraiment pas pensé à ça !
— Il n’y a pas le feu, non plus. On peut étirer ça ici… Nous avons le temps de nous retourner.
— On pourrait aller rester chez Irène ; sa maison est grande… ou encore celles des vieux à côté. Ils ont mis une pancarte, là.
— Pour avoir Luc à côté ? Non ! La poupée gonflable tire elle-même sur le bouchon !
— Je te comprends… Lui non plus n’était pas fait pour toi. Fais ce que tu veux de ta vie, Rémi, mais ne permets jamais à la colère de rester dans ton cœur. Ça se change en vinaigre, pis on meurt ben qu’trop vite après ça…
— Je sais, faut pas jouer les victimes.
— Faut pas pleurer sur son sort.
— Faut pas se mettre le monde à dos.
— Faut pas trop en demander.
— Faut pas se prendre pour le nombril du monde.
— Faut pas faire de mal aux autres.
— Faut se contenter de ce qu’on a.
— Ça ressemble à « Faut pas trop en demander, ça ».
Ils rient.
— Tiens, on va envoyer ces photos à Marthe, suggère Rémi.
— C’est une bonne idée ! Je pourrais lui écrire ?
— Bien sûr !
— Je ne sais pas taper.
— Je ferai ton secrétaire.