Night] Bonsoir, Rui.
Rui] Bonsoir, mon ami.
Night] Comment va le Brésil ?
Rui] Je n’y pense pas trop. Mon père est à l’hôpital. J’attends de ses nouvelles. Ma sœur Rebecca m’a dit hier soir que c’était la fin.
— Rémi ! Le souper est prêt !
— Ça ne sera pas long, Lucienne !
Night] Comment te sens-tu ?
Rui] Calme.
Un autre message apparaît aussitôt, montrant le visage de Rui plongé dans la pénombre, le combiné du téléphone à son oreille, un doigt levé en direction de Rémi pour lui demander d’attendre.
— Ça va refroidir !
— T’as fait une salade, Lucienne ! Donne-moi cinq minutes, je t’en prie, c’est important !
Rui] C’est ma sœur.
— Yé tu toujours comme ça ? l’entend-il dire à Victor.
— Non, d’habitude, c’est moi qui ne descends pas assez vite pour lui…
— Ah…
Une pastille s’allume sur le portrait de Rui. Cette fois, il s’est couvert les yeux.
Rui] Il est mort à l’instant.
— On a faim, Rémi !
Il s’impatiente.
— Commencez sans moi ! Je ne m’amuse pas, là !
Night] Mon pauvre Rui.
Rui] Non, ça va, c’était prévu, n’est-ce pas ? Un autre dialogue inachevé entre un père et un fils. Et c’est généralement le fils qui est perdant. Je dois me préparer. Appeler l’école. Partir.
Night] C’est loin de chez toi ?
Rui] Mille kilomètres, dans le nord du Brésil. Ma dernière visite fut si amère. Il y a de cela un an. Il était déjà aveugle. Pour amadouer sa tristesse, je l’avais emmené un soir près de la plage et lui avais décrit les étoiles. Il m’avait répondu que je ne savais rien des vraies étoiles. Puis il avait prononcé le nom de sa dernière maîtresse. Cela faisait trente ans qu’il l’avait quittée et il en parlait encore !
Night] Calme-toi, Rui.
Rui] Tu vois, je suis triste, mais il y a trop de blessures. Je suis triste, oui, très triste, mais c’est autre chose, ma vie, ma seule vie, tu comprends ?
Night] Les Anglais disent I’m sorry. J’ai toujours détesté cette expression. Je ne suis pas désolé, Rui, je suis triste, moi aussi.
Rui lui envoie un baiser avec sa main.
Rui] Je le sais. Je serai de retour dans une semaine environ. Au revoir.
Le nom de Rui disparaît de la liste. Rémi ferme l’application et descend à la salle à manger. Victor et Lucienne s’interrompent.
— Excusez-moi, pendant que nous étions en conversation, un de mes amis a appris que son père venait de mourir. Ça a l’air bon, tout ça ! dit-il en s’assoyant.
Lucienne se signe.
— Y’était-tu vieux, son père ?
— Au-dessus des quatre-vingt-dix, je crois.
— Ah… C’est pour ainsi dire pas surprenant.
— Ben oui, c’est normal de mourir, répond Rémi. Ça fait quand même un choc de vivre le deuil d’un ami, en direct. Après on dira qu’Internet est une zone insensible.
— Il y a beaucoup de gens qui s’y perdent aussi, ajoute Victor.
— Et d’autres qui s’y trouvent et s’y enchantent, riposte Rémi.
— Chacun son plaisir…
— C’est qui, ça ? demande Lucienne.
— Rui ? Un de mes nombreux amants.
Rémi jette un œil à Victor, qui ne bronche pas et qui dit plutôt :
— Donne-moi ton assiette.
Lucienne bâille.
— Entécas, c’est toujours triste, la mort, mais quand ça arrive à un vieux, on peut au moins se dire que la Terre ne fait que tourner dans le bon sens.
— Au nombre de testaments que je produis ou lis dans une année, je peux vous dire que la Terre tourne dans tous les sens !
— Quatre-vingt-dix ans, c’est pas l’âge de ton père Henri ?
— Non. Il a l’âge de Marthe et il est en grande forme.
— Tu devrais pas attendre qu’il meure pour aller le voir.
— Je vais le voir, régulièrement.
— Une fois par mois, confirme Victor.
— Un mois, pour un vieux, c’est une éternité…
— Il y a un message derrière ça ?
— Oui ! Occupe-toé de ton monde au lieu de…
— Au lieu de quoi, Lucienne ? demande Rémi, d’un ton très calme.
Lucienne s’arrête net, embarrassée.
— Rémi est bon pour son père. C’est prenant, une boulangerie.
Victor lui sourit. Il est trop de bonne humeur, se dit Rémi. Victor est revenu en fin d’après-midi, bronzé au rouge. « La succession a dû être joyeuse », lui avait dit Lucienne. Victor s’était contenté de monter à sa chambre pour en redescendre en maillot de bain, comme s’il voulait provoquer. Son bronzage avait nécessité plus d’un après-midi d’exposition au soleil. Lucienne avait protesté à sa manière : « On peut-tu manger habillé ? » Victor était remonté chercher une chemise d’appoint. La guerre ne pouvait avoir ouvertement lieu et, pour une fois, cela seyait à Rémi.
— Comment va Mario ? demande-t-il.
— Très bien !
— Comment est-il ?
Rémi se retient de rajouter « au lit ».
— Tu veux dire physiquement ? C’est un beau garçon, et son copain est pas mal non plus. Ils sont ensemble depuis cinq ans.
— C’est donc beau, l’amour, commente Lucienne en portant à sa bouche sa première fourchetée. N’est-ce pas, Rémi ?
— Oui, Lucienne. Tu sais, parlant de mon père, on pourrait aller lui rendre visite, demain. Je suis certain que tu lui rappellerais de bons souvenirs. Il doit s’ennuyer de toi aussi.
— Si on lui attache les mains derrière le dos…
Rémi est fier de son coup. Victor pouffe de rire, manque de s’étouffer.
— C’est ça, ça t’apprendra à rire du monde.
— On ne rit pas de toi, Lucienne.
— Ton père est un gentilhomme. Il a toujours voulu mon bien… et le tien !
— Je suis certain qu’il pensait à mon bien quand il relevait ta jupe.
— Un peu de respect, mon garçon ! J’ai mon jardin secret, pis toé le tien.
— J’ai le mien aussi, ajoute Victor.
— C’est ça, rétorque Lucienne, en avalant une bouchée, on jardine tous !
Rémi toise Victor, d’un air qu’il veut le plus neutre possible. Victor annonce qu’il doit repartir pour quatre ou cinq jours. Une collection d’art à homologuer dans la vieille capitale. Mario, Mario, Mario. Lucienne jette un regard parfois sévère, parfois triste à Rémi ; elle sourit poliment à Victor.
Que comprend-elle ? Que comprend-il lui-même ? Qu’y a-t-il vraiment à comprendre ? Rémi y voit de plus en plus la chronique d’une séparation annoncée. Il faudrait alors que ça finisse au plus vite. Sa lâcheté l’étouffe autant que les rires de Victor qui raconte le climat de la réunion testamentaire. Lucienne se prend au jeu, avale goulûment les anecdotes. Encouragé, Victor se reverse du vin.
Victor ment-il ? La femme du défunt mangeait des amandes pendant qu’il lisait les dernières volontés du mari. Elle faillit s’étouffer à plusieurs reprises et sa fille lui donnait à chaque fois une tape dans le dos. La vérité le sert-elle ? L’enjolive-t-il d’événements passés afin de rendre plus crédible ce qu’il ne veut pas encore avouer ? Lucienne rit, sonne la trêve en parlant encore de ses amants. Mort, jouissance, le compte à rebours, la tristesse, le plaisir, l’appétit. Mort. Mordre dans la vie. Mordre à en blesser, à labourer inlassablement, immanquablement les jardins secrets. La chaîne des idées l’emmène loin, en soubresauts de psychanalyse. Lucienne parle du gros Émile. On rigole. La soirée sera bonne. La vie est une grande prière embellie de jurons. Rémi a un peu mal au cœur, à son cœur. Il voudrait vraiment aimer Victor, il se sent bien dans ses bras, ne veut pas le perdre. Et si Victor, demain, mourait, ce seraient les bras de Mario qui l’accompagneraient ? Rémi voudrait connaître davantage les bras de Luc ou de cet insaisissable Stéphane. Un autre leurre, un autre péché, une autre vérité.
La soif, Rémi n’a que ce mot en tête, en gorge, dans la peau. Il a soif, reprend du vin, en verse à Victor qui en redemande. Lucienne ne se fait pas prier. Ils deviennent saouls et la soirée est bonne, fleurit. Puis on se dit bonne nuit. Victor et Rémi montent à l’étage. Ils ne se touchent pas ; Victor referme sa porte sans souhaiter bonne nuit.