EN
Les Années-rebours

Refaire le jour quotidien

— Mon garçon, y a de la poussière chez vous !

— Lucienne, donne-moi une chance, à matin !

— Ben quoi !

— Ben rien, donne-moi plutôt le baiser matinal, bonne mère.

— J’suis pas ta mère !

— J’aurais aimé ça.

— Commence donc par aller voir ton père !

— Coudonc, qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne fait pas cinq minutes que je suis levé, là !

— Excuse-moé…

Lucienne se cale sur sa chaise. Rémi se radoucit, s’étire.

— Tu t’es levée à quelle heure ? T’es déjà pomponnée comme pour aller à la messe.

— Cinq heures !

— Je comprends que t’as eu le temps de voir la poussière. On a donné congé à notre femme de ménage durant nos vacances.

— À voir ce qui traîne dans les coins, a’ doit pas connaître ça, le carré !

Rémi s’assoit, s’ébouriffe les cheveux.

— Bon, qu’est-ce qu’il y a ?

— J’suis nerveuse !

— On va juste commencer à préparer la boulangerie, ma bonne Lucienne. Les clients, c’est dans trois jours.

Il lui tapote l’épaule, se lève.

— Tu veux manger ?

— J’veux ben une toast ou deux. Et du café !

— J’ai des croissants aussi.

— C’est toi qui les a faits ?

— Non, je ne fais pas ma pâtisserie, je n’ai pas assez étudié là-dedans. Quand j’étais avec Fernand, je n’ai eu le temps que d’apprendre à faire du pain. Je me suis associé avec un pâtissier du nord de la ville.

— Ça te manque, la France ?

— Pas du tout, à part Fernand, un peu.

— Y était beau ?

— Oui, pas mal. Bâti, un gars simple et chaleureux. Mais très renfermé sur lui-même, pas capable d’avouer son amour au grand jour.

— Il restait en campagne, j’imagine.

— Oui, c’est ça.

— Je vous plains, vous, les tapettes.

— Bof, une queue de perdue, trois cents de retrouvées.

— Belle philosophie !

— Je blaguais…

— J’suis pas sûre.

— Mange tes croissants. Tu veux un espresso ou un allongé ?

— T’as pas de l’instant ?

— Lucienne !

— Ben quoi !

— Arrive en ville !

— Ben j’y suis, en ville !


En déverrouillant la porte de sa boulangerie, Rémi a une pensée pour Fernand. Jamais il n’avait pris de réelles vacances, la boulangerie collant à la peau du Français comme l’opium à son sang. Ou comme un désir à son pervers. Rémi peut comprendre, car en faisant tourner la vieille porte sur ses gonds, il a le sentiment de retrouver les balises nécessaires à combler les heures, les préoccupations, la fine farine des multiples gestes à accomplir.

— Ça fait du bien revenir icitte d’dans.

Rémi passe sa main sur le comptoir de la caisse.

— À voir la poussière, on dirait que ça fait deux ans que ce n’est pas ouvert.

— Je vais t’arranger ça.

— Y a pas le feu, de toute manière, j’entends dévaler Noëmie.

— Qui ?

— Trois, deux, un.

La porte s’ouvre devant une femme dans la quarantaine, les yeux d’une enfant.

— Bonjour, Rémi ! Bonjour, m’dame !

— Bonjour Noëmie, tu n’étais pas obligée de descendre aussi vite. Je te présente Lucienne, une grande amie. Elle va remplacer Sylvain pendant sa convalescence.

— Enchantée, Madame. Bon, par où je commence ?

— Du calme, tu viens d’arriver !

Rémi place une main sur son épaule, et une autre autour du cou de Noëmie.

— Respire un bon coup, on se calme. C’est ça… Je préférerais que tu viennes demain faire l’époussetage, qu’en dis-tu ?

Noëmie paraît déçue, initie un mouvement des épaules qu’elle immobilise vers le haut, le temps que son petit cerveau complète sa réflexion. Pour accélérer le processus, Rémi lui caresse la nuque. Finalement, elle soupire un OK joyeux.

— Je remonte. Demain, à la première heure ?

— À la première heure, et dis le bonjour à ta mère.

Noëmie se tourne vers Lucienne et lui sourit avec une pointe de frayeur dans les yeux.

— Bonjour, m’dame.

— Bonjour, là.

Noëmie sort, en souriant.

— C’est qui, ça ?

— Sa mère et elle demeurent au premier depuis quinze ans, au moins. Quand j’ai acheté, je n’ai pas voulu les déloger, même si j’aurais aimé m’installer dans le quartier. Et au second, j’ai un vieux couple très sympathique. Noëmie est un peu simple, comme tu as pu le voir. Je l’ai engagée pour faire le ménage, ce qu’elle fait très bien. Elle a un peu tendance à vouloir nettoyer trois fois de suite la même chose, et à tous les jours. Je les fournis en pain ; je la paie, bien sûr, et quand elle a suffisamment d’argent, elle part avec sa mère s’acheter une robe. Elle en a une centaine, il paraît, qu’elle essaie inlassablement. Mais pour sortir, elle a toujours la même robe sur le dos.

Lucienne passe derrière le comptoir et monte sur le banc, tout près de la caisse.

— T’es un bon gars, Rémi.

Elle pianote sur les touches de la caisse enregistreuse, tend la main au-dessus du comptoir.

— Ça va faire 6 piastres et 24, madame Simard.

Ils rient. Lucienne jette un regard circulaire.

— J’vas aimer ça, Rémi, je pense que je vas ben aimer ça !


Rémi procède à l’inventaire, aidé de Lucienne qui inscrit ce qu’il faut acheter ou faire. En début d’après-midi, ils rencontrent Claudine, la boulangère. On décide d’y aller doucement pour la première journée, le temps que les clients s’aperçoivent de la réouverture. Claudine plaît d’emblée à Lucienne. Rémi lui apprendra plus tard que Claudine est lesbienne, et Lucienne, de répondre qu’elle s’en doutait, qu’il y avait eu une femme « dans son genre » au village, que cela avait mal tourné.

— Des lesbiennes, dans un village, c’est comme du petit lait dans le café. C’est ben voyant, pis ça n’empêche surtout pas les gars de s’exciter !

— Qu’est-il arrivé ?

— Les deux femmes sont parties. On en jase encore.

— Y a juste ça à faire, jaser, en campagne.

— T’as jamais aimé ça, toi, hein, vivre au village ?

— Non, car une tapette dans un village, c’est comme une mouche à marde autour d’un gâteau de mariage.

— Qu’essé ?

— Je me comprends.

— Ben, pas moé !

Par quelques appels téléphoniques placés auprès de ses fournisseurs, Rémi s’assure que la marchandise arrive demain comme il a été entendu avant les vacances. Ensuite, Rémi referme l’échoppe en donnant à Lucienne un double des clés. Il lui fait faire un tour du quartier, annonce du coup aux voisins qu’ils croisent que la boulangerie rouvrira dans deux jours.

— Y a l’air d’avoir de beaux p’tits messieurs, pis pas juste des tapettes, commente Lucienne.

— Oui, et ils ont tous remarqué ta belle robe.

— Et surtout ma belle chevelure grisonnante.

— T’as qu’à te teindre les cheveux.

— Ben voyons, pis ressembler au travesti du coin, là-bas ?

Rémi s’arrête sur le trottoir, lève la tête vers le soleil, ferme les yeux en souriant.

— C’est bon, le soleil, tu ne trouves pas, ma bonne Lucienne ?