EN
Les Années-rebours

Retrouver Irène

Le réveil-matin affiche 1 h 26. Rémi guette le changement du faisceau lumineux. 7. Aucun tic-tac, la pulsation électronique dépasse l’entendement. Il risque de ne pas voir le jour tant la nuit lui aura bouffé les yeux. Trop de choses l’inquiètent sans qu’il puisse en localiser la source. Des mots surgissent, des histoires insensées, puis des préoccupations plus immédiates. La pensée manipule ces errements comme s’il s’agissait d’un simple jeu de cartes brassées avec ennui. Au moment où il pourrait s’endormir, ses jambes sursautent, lui rappelant que l’ordre n’a pas été fait dans sa tête, que les rêves sortent de la marmite à gros bouillons. Les rêves et la réalité, des ombres et encore la réalité. Des angoisses et jamais la réalité.

À quoi bon résister. Mieux vaut se lever. Il revêt le peignoir de Victor, seule concession qu’il fait aux souvenirs, et descend au salon, s’assoit, se relève ; le silence n’est pas plus calme.

Lucienne a laissé ouverte la porte de sa chambre et la lumière est restée allumée. Il s’approche, l’aperçoit qui ronfle, tout habillée. Il éteint, referme la porte, sort sur le patio. Il reconnaît aussitôt les bruits familiers, les insectes noctambules, le ronronnement lointain du centre-ville et, de temps en temps, des éclats sonores, souvent les cris hormonaux d’adolescents en cavale.

Et le rire d’Émile, qui le salue et qui pointe ensuite en direction de la maison d’Irène. Qu’a-t-il découvert encore, celui-là ? Rémi remarque aussitôt une échelle installée contre le mur et qui mène au toit. Il descend et se donne du recul.

— Bon sang, qu’est-ce qu’elle fout là ?

Irène chantonne, assise au sommet du toit, vêtue d’un négligé translucide. Il traverse en courant la haie et gravit dangereusement l’échelle. Le rire d’Émile, derrière lui, s’amplifie.

— Rémi ! T’es pas habillé pour monter dans une échelle. Enlève ça, ça va être plus excitant !

— Ta gueule, Émile !

Le gros camionneur devient hilare.

— Irène ! Qu’est-ce qui vous prend ?

Elle s’arrête de chanter, tente de se relever.

— Mais c’est mon prince charmant ! Dieu du ciel ! Et je ne suis même pas coiffée !

— Non, ne faites pas ça ! Attendez, j’arrive.

La pente du toit est faible et Rémi s’avance rapidement vers elle.

— Vous êtes folle…

Il s’assoit à ses côtés. Elle pouffe de rire.

— Vous ne l’aviez pas encore compris ?

— Vous êtes saoule ?

— Pas du tout, cher Roméo, juste droguée. J’ai de nouveaux médicaments, et les doses ne sont pas ajustées. En plus, on m’a interdit de prendre de l’alcool avec. La belle affaire ! Ça m’a donné envie de faire une Juliette de moi !

— Vous auriez pu vous tuer.

Elle rigole encore.

— Bien sûr…

— Comment avez-vous fait ? Cette échelle…

— Un ouvrier qui doit repeindre les lucarnes et les corniches a apporté son matériel cet après-midi. Installer une échelle ne demande pas la tête à Papineau, vous savez. Suffit de savoir où est le mur et, pour le reste, d’y aller lentement… guidé par mon bon ami Émile ! Nous sommes bien ici, ne trouvez-vous pas ?

— Pourquoi faites-vous ça ?

— Devinez.

— Je n’en ai pas envie. Il est tard.

— Alors, que faites-vous dehors ? Vous chassez les fantômes ? Allez, détendez-vous… je suis en vie justement…

— Comment auriez-vous fait pour descendre, Irène ?

— Vous sous-estimez les capacités d’une aveugle.

— Vous auriez pu…

— Cessez, voulez-vous ? Détendez-vous, je vous dis ! Voilà, vous vous sentez déjà mieux. La vue n’est-elle pas magnifique ?

— Vous ne voyez rien…

Elle rit.

— Fermez les yeux, vous verrez ce que je veux dire.

Il obéit. Il se sent happé par le ciel.

— Le film était bon ?

— Je n’ai pas trop aimé la photographie.

— Vous êtes folle…

— Et vous m’aimez bien.

— Oui, Irène, je vous aime.

— J’ai presque vu ce film, vous savez. Il était un peu trop prévisible. Je ne l’ai pas dit à Lucienne car elle a pleuré souvent.

Elle bombe la poitrine, puis relâche son air.

— J’aimerais faire l’amour sur ce toit, en pleine nuit, en pleine ville. Mais c’est vrai ! Je suis perpétuellement en pleine nuit et en pleine ville ; je pourrais faire ça au grand jour et ce serait, pour moi, du pareil au même. Je ne sais pas ce qui me retient finalement.

— Pourquoi être venue sur ce toit ?

— Pourquoi pas ? N’aimez-vous pas vivre intensément ? Comment faire de chacune de ses heures un moment privilégié… Étape numéro un : fermer les yeux et monter sur un toit…

— Étape numéro deux, s’assurer d’avoir un voisin tout près pour vous secourir.

Elle rit.

— Étape numéro trois, saluer Émile.

Ils saluent l’homme.

— Il nous salue à son tour, dit-il.

— Il ne doit pas comprendre grand-chose. Étape numéro quatre, demander à Émile s’il est heureux.

Elle se lève trop rapidement pour que Rémi réussisse à l’en empêcher. Elle agite la main.

— Monsieur Émile ! Ouuuu-ouuu !

Rémi se lève à son tour, imité par Émile, sur son toit horizontal. Émile titube.

— Vous m’entendez ? Êtes-vous heureux, monsieur Émile ?

— Quoi ?

— Êtes-vous heureux ?

Le camionneur hausse les épaules et fait signe qu’il n’entend pas.

— Il est sourd, ma parole, dit Rémi.

— Il est saoul, vous voulez dire.

— Sans doute… Allons, rassoyons-nous.

— Faisons plutôt une promenade.

Elle tourne sur sa gauche et avance lentement. Rémi la suit, prêt à la secourir. Elle réussit très bien à conserver son équilibre, plaçant ses pieds de part et d’autre de la saillie du toit.

— Je vous en prie, Irène…

Elle ne l’écoute pas. Il tente de l’imiter, mais se sent beaucoup moins brave. Ils arrivent à l’extrémité du toit.

— Je sens le vide, là, murmure-t-elle d’un ton joyeux.

— Oui, n’allez pas plus loin.

— Vous pensez que je suis assez folle pour me laisser tomber ?

— Je ne sais plus.

— Moi non plus, à vrai dire…

Elle se tourne prestement vers lui.

— Vous me barrez le chemin.

— Donnez-moi votre main.

Elle obéit. Il tourne lentement, se servant d’elle comme d’un appui. Il la ramène au centre du toit tandis qu’elle chantonne.

— Nous descendons ? demande-t-il calmement.

— Attendez, assoyons-nous, ce fut trop bref.

À regret, il s’assoit. Elle en fait autant et s’appuie contre lui.

— Qu’avez-vous sur le dos, dites-moi ? Ce n’est pas votre odeur.

— Le peignoir de Victor.

— Il est parti, n’est-ce pas ?

— On ne peut rien vous cacher.

— Vous avez Stéphane, maintenant.

— Est-ce si facilement interchangeable ?

— Non, bien sûr. Je dis ça pour me donner du courage.

Elle lui tâte le bras.

— Vous êtes tout stressé, il faudrait que je vous donne un massage, mais peut-être préféreriez-vous les mains d’un homme…

— Moi aussi, j’ai beaucoup d’imagination, vous savez.

Elle rit de cette petite joie qu’ont les gens quand ils sont soumis à l’impossible.

— Que voit-on d’ici, Rémi, dites…

— La banlieue, deux mètres plus haut que j’ai l’habitude de la voir. Que voulez-vous savoir, Irène ? Que puis-je dire à une non-voyante sur la pénombre qu’elle connaît déjà ?

— Vous vous trompez, il ne s’agit pas pour moi de pénombre ; disons que c’est opaque. Les nuances se situent davantage dans les odeurs et les sons.

Il se calme, cherche à percer le mystère des silhouettes plaquées à contre-jour des lampadaires : maisons, arbres, oiseaux nocturnes. Il finit par murmurer.

— La banlieue s’étend sur plusieurs kilomètres. On dirait un champ de lucioles immobiles, des petits points lumineux fébriles. Parfois, on voit quelque chose traverser l’air, un oiseau quelconque, peut-être une chauve-souris. On voit également les arbres se balancer lentement. Le reste est noir, des éclats lumineux provenant de certaines fenêtres. Des gens regardent la télévision. Et vous ? Comment percevez-vous la banlieue ?

Elle prend le temps de réfléchir.

— J’ai l’impression d’être au sommet d’une haute montagne. Je n’ai pas mes repères habituels ; le vent est direct, et tout ce vide qui attire. J’ai le sentiment de respirer ! En bas, j’étouffe. Cette grande maison m’épuise tant elle se fait silencieuse. Je suis fatiguée, Rémi, d’être seule. Si je ne me retenais pas, je m’engagerais une escorte tous les soirs.

Elle se presse contre lui.

— J’ai peur, Rémi.

— De tomber ?

— Si mourir est tomber, oui. On a changé mes médicaments parce que ça va mal. Je vais dans la direction opposée à celle des progrès de la science. Je ne fais pas attention et je commence à en payer le prix. Et j’en ai marre de ces cocktails de pilules. Je sais où tout ça mène. Si vous saviez… J’ai déjà fait un peu de bénévolat auprès de gens dont la maladie s’est déclarée. On finit par vous gaver de pilules comme si vous étiez une oie de laboratoire. Les comprimés rouges à prendre avec du lait, les bleus sans, ne pas mélanger les pilules vertes avec les oranges. Aussi dramatique qu’inutile. Et moi, je ferai quoi avec les couleurs ?

— Mais les gens les prennent, ces pilules.

— Je sais… Permettez-moi, ce soir, sur ce toit, de me décourager totalement. Ça va durer encore quelques secondes, puis je m’évanouirai.

— Vraiment ? Vous ne vous sentez pas bien ?

— Si, très, très bien. Vous faites un oreiller formidable. J’aime bien les métaphores, vous n’avez pas remarqué ? Quelle heure est-il avec tout ça ? demande-t-elle en bâillant.

— Près de deux heures.

— Vous n’arriviez pas à dormir ?

— Non… Ce n’est pas nouveau chez moi.

— Votre esprit n’est pas en paix.

— Il ne l’a jamais été, à ce compte. Quand je serai mort, je ferai un bon fantôme somnambule.

— Émile est toujours là ?

— Je crois qu’il vient de s’endormir sur sa chaise.

— Réveillez-vous, Émile !

Émile n’entend pas.

— Vous allez plutôt réveiller Lucienne.

— Ah ! la bonne Lucienne. Une âme aussi bonne que votre pain.

— Elle a eu sa part de folies.

— C’est ce qui en fait une bonne âme.

— Alors, vous êtes également très bonne.

Elle rit.

— Je suis plutôt perdue et acide. Taisons-nous, un moment.

— Il se fait tard.

— Chut…

Rémi se tait et se prend à aimer cet endroit. Irène a raison, l’air est plus clair, les sons quasi lumineux.

— Comment faites-vous l’amour, Rémi ?

— Journal de bord de James Kirk, commandant de l’Enterprise. Je suis assis sur un toit de banlieue, tout nu dans mon peignoir, et une aveugle droguée me demande comment je fais l’amour.

Irène éclate de rire. Émile sursaute, mais se rendort.

— Je fais l’amour comme tout le monde, j’imagine.

— Tut, tut.

— Faudrait demander à Stéphane…

— Je ne vous demande pas de vous coller une note… Vous êtes plus macho que les vrais ! Dites-moi alors ce que vous aimez dans l’amour.

— Bon d’accord, je suis très visuel, mais il faut, au départ, que je ferme les yeux et que je goûte les lèvres de mon partenaire. Presque un test, pour moi. Je sais, par le jeu qui s’amorce, si ce qui suit sera bon ou simplement mécanique.

— Vous rouvrez les yeux par la suite.

— Oui, et je ne les referme plus. J’aime prendre mon temps, mais ce n’est déjà plus l’amour, ça puisque je m’abandonne. Alors, je ne sais pas comment je fais. Cela devient un rêve. Vous voulez que j’invente des détails ?

— Non, le reste, ça va.

— Et vous ?

Elle se redresse, affiche une moue mal éclairée par la nuit, si bien que Rémi ne sait si elle exprime un malaise ou du plaisir.

— J’ai la sexualité d’une personne qui se meurt. Ne me dites pas que vous allez mourir, vous aussi, je ne vous croirai pas ! Je mourrai sans doute plus vite que vous, et même si ma mort n’est rien dans la vie de l’humanité, c’est beaucoup trop pour moi. Je regrette mon existence, ce qu’elle est devenue ; je gobe donc chaque miette qui tombe de la table du bonheur. Et quand rien ne tombe, je secoue la table… En amour, je suis prudente. Devrais-je rajouter : comme la plupart des femmes ? Comme je suis aveugle, les hommes font plutôt attention ; ce qui est bon pour moi, car ils se concentrent moins sur leur queue. À une amie qui me confiait un jour qu’elle n’arrivait pas à communiquer ses désirs à son mari, j’avais répondu : « Crève-toi les yeux. » Choquée, elle était partie presque en courant. La peau d’une femme possède la fébrilité d’une méduse. Faire l’amour, pour moi, est un labyrinthe. Mes amants doivent trouver les multiples clés qui leur permettront d’ouvrir le temple des temples. Je les guide, certes, et moi, j’essaie de comprendre la géométrie de leurs corps, d’appuyer à tel endroit pour les étonner, à tel autre pour les exciter. Rarement ils protestent, quand on les rassure au préalable. De vrais enfants.

— Et ça fonctionne.

— Oui, s’ils savent être patients.

— Je ne suis pas différent de vous. De tous les amants que j’ai eus, je garde le souvenir de ceux qui s’ouvraient comme des huîtres et qui ne refermaient leur coquillage qu’une fois l’extase assouvie.

— Et ce moment est rare.

— Très.

— Et vos escortes ?

— Les sexuelles ? C’est une agence spécialisée en la matière. Des clans se forment parmi les bâtards. Mais il faut faire attention, certains hommes viennent en vous juste pour se faire croire qu’ils courent un danger. On finit par les reconnaître. J’ai déjà donné…

— Et parfois, vous engagez des escortes plus distantes.

— C’est bien dit, c’est vrai, plus distantes, comme ce Stéphane que vous aimez tant.

— Je ne sais pas si je l’aime vraiment.

— Oh si, vous vous aimez. Vous revenez tous deux d’un long voyage, je crois.

— Que vous a-t-il dit ?

— Qu’il ne savait pas s’il vous aimait.

— C’est bon signe.

— Voilà.

Elle se lève.

— Descendons, voulez-vous ?

Rémi l’aide à atteindre l’échelle. Il n’est pas très à l’aise, le vertige menaçant de le déstabiliser.

— Détendez-vous, dit-elle, semblant comprendre ce qu’il éprouve.

— Venez ici, tournez-vous, je vous tiens les mains. L’échelle est ici, saisissez-la avec les deux mains, vous pourrez ensuite l’enjamber.

— Je sais comment faire, mon ami.

Après avoir repéré l’échelle, Irène se défait de l’emprise de Rémi et relève sa jaquette afin qu’elle ne nuise pas à la manœuvre.

— Le gros Émile va en avoir pour son argent, dit-elle en rigolant.

— Il dort…

Elle s’installe prestement sur l’échelle, puis s’immobilise.

— Vous voyez, ce n’est pas si difficile. Vous n’aurez qu’à m’imiter !

Elle éclate de rire et descend rapidement. Lorsqu’elle atteint le sol, elle se met à crier.

— Allez-y, Rémi, nous sommes là pour vous aider !

— Taisez-vous ! répond-il en riant.