Avec ses yeux aux grands cils comme autant de pétales sur une fleur enivrée, l’enfant attend impatiemment que la portière de la voiture s’ouvre sur son « oncle » Victor.
— Si c’est pas ma belle To-to-to-phie !
— So-phie ! corrige-t-elle en se jetant dans les bras de Victor, qui l’attrape et la colle contre lui.
— C’est pas To-to-to-phie ?
— Non !
Rémi lui ébouriffe les cheveux.
— Et moi, mademoiselle, on ne me dit rien ?
Elle s’élance vers lui. Il lui enfonce un baiser dans le creux du cou. L’enfant s’esclaffe, se dégage et court vers la maison avertir sa mère.
— Ce qu’elle a grandi ! s’exclame Victor.
Marie-Claire sort sur la galerie.
— Bonjour, mes agneaux. Joyeux anniversaire, Rémi !
— Eh bien, il faut faire le tour maintenant pour t’embrasser ! T’attends quoi, des quintuplés ?
Ils s’embrassent. Rémi lui tend les bouteilles de vin, le fromage et quelques baguettes de son cru. Elle applaudit.
La conversation revient vite à la grosse bedaine de Marie-Claire. Des jumeaux ! On s’étonne, on s’exclame encore, Marie-Claire devra cesser d’enseigner. Rémi note les cheveux gris. Il lui dit qu’elle s’use trop vite en lui touchant une mèche sortie de son chignon. Elle le chasse comme une mauvaise mouche et replace les cheveux rebelles en précisant que c’est de famille. Mais encore, pense Rémi, elle fait tout dans cette maison, tout avec Luc, bien sûr, mais c’est encore beaucoup trop quand on ajoute la charge professorale et les nombreuses visites des élèves ou amis qui profitent de la quiétude des pavillons.
— Où sont les autres ? demande Victor.
— Lucienne est chez elle, Antoine et Luc sont sur la grève. Y a un arbre qui a été frappé par la foudre, hier soir, et qui bloque le chemin.
Marie-Claire, se dit Rémi, adopte de plus en plus le rythme des gens du fleuve. « Y a ceci à faire », « y a ceci qu’yé là, ça devrait pas », « yé temps d’attendre, d’agir », « y vient quand pour la terre ? », « yé temps d’rentrer ». Rémi comprend cela. Sa boulangerie l’accapare de la même façon. « Y a ceci à faire », « le pétrin est foutu », « y a tant de pains à faire », « y a une urgence », « yé temps d’attendre », « yé temps d’fermer ».
— Je vais aller dire un mot à Lucienne.
— Tu iras avertir Luc de votre arrivée.
— OK.
Il les regarde entrer à l’intérieur. Chacune des visites à ce manoir le ramène huit ans en arrière. À regret, il constate que rien de ce qui vit ici n’est identique à ce qui était, que ce qui a été construit s’est érodé, et que les fantômes du passé ressemblent aux ombres du présent.
Qu’auraient été ces lieux si Marthe n’avait pas fui vers son Irlande ? Il observe les pavillons, à la droite du manoir. Celui de Gustave a brûlé il y a cinq ans, presque en même temps que sa mort. Marie-Claire a transformé l’endroit en un joli potager ceint d’une haie de cèdres. Il se dirige vers le pavillon qu’habitait Armand. Peut-être aurait-il fallu incendier également cet endroit dès le tragique décès de celui-ci…
Il s’arrête devant les marches menant à la galerie du pavillon. Un chaton surgit derrière une vieille boîte de bois. Rémi se penche lentement, l’appelle :
— Tsk, tsk, tsk, tsk
Le chaton miaule de plus belle.
— Tu as perdu ta maman ?
Le chaton hésite, miaule. Un gros chat noir surgit du coin du pavillon. Probablement la mère qui s’arrête sur-le-champ afin d’évaluer l’ennemi. Elle arrondit le dos. Rémi a compris, il s’éloigne.
Il dépasse le pavillon qu’occupait Hélène. Devant lui se dresse celui habité maintenant par Lucienne. Il y a huit ans, Marie-Claire et Luc s’y étaient installés, après que Marthe l’eut fait rénover. Auparavant, le pavillon était demeuré vide pendant cinq années, à la suite du départ impromptu de Léo. Chapelet d’événements, se dit Rémi. Avant Marthe, il y avait eu d’autres habitants, d’autres drames et bonheurs. Avant ceux-ci, d’autres angoisses et délivrances. Avant ceux-là, de similaires histoires et confidences. La mémoire de ces lieux ne possède ni fin ni commencement, tout comme les multiples interprétations que chacun peut imaginer. Des inconnus, Marthe et Léo, souvent Marthe, Hélène, Gustave, Armand, Lucienne, tantôt tout ce monde et un peu de Rémi, ensuite tous sauf Léo, parfois Léo dans les souvenirs, puis Marie-Claire et Luc, parfois Luc et Rémi. Un jeu mouvant et incessant d’écume aussi belle qu’évanescente.
Rémi contourne le pavillon. La mesure du vaste fleuve se présente à lui. Léo avait fait de ce pavillon son atelier et son antre. Rémi s’immobilise devant le fleuve. Où se trouve Luc ? Avant de tenter de le rejoindre, il faut présenter ses respects à la bonne Lucienne. Il l’aperçoit, assise dans une chaise berçante, tricotant. Elle paraît triste. Il sourit. Elle ne l’a pas encore vu. Il ne se fait pas à l’idée de la voir amaigrie. Vingt-cinq kilos de moins en un an, ordre du médecin. L’ample chair qui a fait longtemps le bonheur des hommes de la région a laissé place à une étoffe lâche et fatiguée. Chaque mouvement de tricot crée des vagues dans la chair âgée. Il fait un pas, sourit toujours. Elle sursaute en l’apercevant, mais sa frayeur se liquéfie et laisse la place à un sourire maternel.
— C’est toi, mon garçon ? Ah, que je suis contente !
Elle se débarrasse de son tricot et se lève en tendant les bras. Rémi ne dit toujours rien, adoptant l’air effrayé d’un enfant qui va recevoir un déluge de caresses. Lucienne lui prend la tête et le couvre de baisers.
— Je t’ai dit de ne pas faire ça devant tout le monde, ironise Rémi, on va penser qu’on est des amants.
Elle le repousse en lui tapotant l’épaule.
— Vieux snoreau, tu changeras donc jamais ! Eh ben, j’dois m’faire vieille, j’ai même pas entendu l’char arriver !
— Tu fais trop de tricot !
Elle se penche pour ramasser son lainage. Il s’apprête à le faire à sa place, mais elle lui fait un signe impatient.
— J’suis vieille, mais j’suis encore capable de ramasser mes affaires. Pis maigre comme j’suis, c’est encore plus facile !
— Ça te va bien, tu sais.
Elle se relève, ricane.
— Dis donc pas de bêtises. J’ai été grosse toute ma vie, là, j’ai l’impression de fondre avant de plonger dans la tombe.
— Tu vas pas mourir, voyons.
— Ben si, comme tout l’monde, c’t’affaire. Viens t’asseoir là…
Elle ramène vers l’avant un tabouret, fait signe à Rémi de déposer un peu plus loin les choses qui y traînent.
— Ta boulangerie est fermée ?
— Ben oui…
— T’es toujours aussi beau, lance-t-elle doucement. Pis tu viens nous rendre visite, c’est gentil !
Rémi lui jette un regard oblique.
— On ne t’a pas dit ? C’est mon anniversaire, aujourd’hui !
Elle rougit et arrondit les yeux.
— Ben oui ! coudonc ! Marie-Claire m’a dit ça hier… J’m’excuse… J’commence vraiment à en manquer des bouttes, moé-là.
Confuse, elle lui redonne des baisers en lui souhaitant joyeux anniversaire. Rémi accepte volontiers cette seconde effusion de caresses. Lucienne ricane, se rassoit confortablement dans sa chaise berçante et reprend son tricot.
— Fait pas un peu chaud pour tricoter ?
— Je prépare la venue des jumeaux ! Elle produit, la Marie-Claire ! Quand ils seront assez grands pour mettre ça, ce sera déjà l’automne !
— Toujours aussi prévoyante, toi.
— Ce fut mon métier pendant quarante ans, d’être prévoyante… T’as des nouvelles de Marthe ?
— Oui, elle m’a envoyé un courriel ces jours-ci.
— Un quoi ?
— Un courriel ! Un message électronique, par ordinateur !
— À pourrait pas téléphoner comme tout le monde ?
Rémi devine une pointe d’amertume qu’il se garde de relever. Elle poursuit d’un ton sec :
— Elle n’appelle jamais… ou presque.
— Elle reviendra… elle m’a dit qu’elle songeait nous rendre visite.
— C’est pas trop tôt !
— Elles sont en Irlande maintenant. Elles vont y mourir, m’a-t-elle dit. Elles ont acheté leur lot au cimetière.
Lucienne cesse de tricoter et le regarde avec des yeux effrayés.
— Misère des saints Anges… Qu’essé qu’elles font là ? Leur place est icitte !
Elle regarde le domaine.
— Y a plus de vie icitte d’dans depuis qu’elles sont parties.
— Tu étais partie toi aussi.
— Ben, ch’u r’venue, pis vite à part ça !
Rémi ne répond pas, car il connaît les colères sourdes de l’ancienne bonne. Tout se joue, chez elle, dans une région profondément enfouie sous sa carapace de campagnarde, et il est possible qu’elle-même n’ait aucun contrôle sur les mouvements tectoniques de ses humeurs.
Elle se met à chantonner, comme si elle avait oublié la présence de Rémi. Il l’observe. Les sept dernières années ont été dures pour elle.
— Pourquoi tu portes encore le noir ?
Elle sursaute.
— Ben, chu veuve c’t’affaire !
— Ça fait déjà sept ans… et puis, Dimitri, tu l’auras connu moins d’un an…
— Pas grave… il m’aura aimé, lui. Je lui dois ben ça.
— Il ne t’aura pas duré longtemps, celui-là.
— Ben non…
— C’est pas une raison pour porter du noir, tu sais, surtout à cette chaleur. T’as sûrement de plus belles robes.
Elle dépose son tricot, ses traits traduisent la colère ou l’ennui, puis elle paraît se raviser et se radoucir.
— J’ai pu rien à me mettre sur le dos… avec ce régime…
— Moi, je dis que ça te va bien, ça met ta belle chevelure en valeur.
— La chevelure, c’est de famille. On est tous morts avec notre crinière. Parlant de mort, comment va ton père ?
— Il va bien… J’ai failli l’emmener aujourd’hui, mais il n’a pas voulu.
— Il est encore en amour avec moé.
— Ça t’aurait fait un beau parti.
— Non !
Rémi éclate de rire.
— Comment ça ?
Lucienne se rapproche de lui.
— J’peux bien te le dire à toé. Ton père, il est gentil, mais il n’a jamais su ben faire plaisir ; il était un peu trop rapide, si tu voé ce que je veux dire…
Il ne sait pas si ce détail de la vie sexuelle de son père l’intéresse, mais il ne veut pas contrarier Lucienne.
— Et puis, Dimitri est arrivé dans le décor…
Elle soupire.
— Être si bon pis mourir d’une crise cardiaque en allant pisser, quelle horreur.
Rémi se retient pour ne pas éclater de rire, ce qui n’échappe pas à Lucienne.
— Ça t’fa’ rire, toé !
— Excuse-moi, fait-il en reprenant difficilement son sérieux.
— C’est vrai que c’est drôle quand on y pense !
Elle ricane.
— Tu vas pas voir Luc ?
La question subite de Lucienne le déstabilise.
— Oui, oui, mais il fallait bien que je vienne te présenter mes hommages.
— Ben c’est fait ! Il est sur la grève, avec Titoène.
— Je sais, Marie-Claire m’a dit.
— Ben c’est ça…
Lucienne sourit en retournant à son tricot. Le ben c’est ça fait partie de ces termes de campagne qui ne trompent pas. C’est ça qui est ça. C’est ben pour dire. Expressions qui en disent long tout en signifiant qu’on ne veut justement pas rallonger, que c’est ça qui est ça.
Tout aussi ben de faire avec et d’aller rejoindre Luc.
— On se revoit tout à l’heure, dit-il en se levant. Et je suis certain que t’as une belle robe à te mettre sur le dos pour mon anniversaire.
— On verra ben…
— C’est ça…
Il s’éloigne en fredonnant.
Antoine et Luc travaillent autour d’un arbre. Torse nu, Luc fait un geste vers son fils pour qu’il s’éloigne pendant qu’il actionne la scie à chaîne.
En apercevant Rémi, Antoine accourt vers lui. Rémi le prend dans ses bras.
— Salut, mon oncle !
— Salut, toi. Toujours aussi laid ?
Antoine éclate de rire.
— Je ne suis pas laid !
Rémi le serre fort.
— Évidemment que tu n’es pas laid. Tu es le plus beau garçon de la planète !
Il arrive près de Luc, qui lui sourit.
— Beau bonhomme ! ne peut s’empêcher de lancer Rémi.
Luc bombe le torse en feignant de ne pas accepter le compliment. Il s’essuie tout de même l’abdomen avec une serviette et la lui lance. Rémi l’attrape et la porte à son nez. Antoine grimace :
— « Eurk, ça doit pas sentir bon. »
Rémi lui passe sous le nez. Antoine refait « eurk ».
Rémi et Luc se sourient. Luc retourne à son arbre.
— Pis toi, la boulangerie ?
— Je suis en vacances, mais sinon, ça roule pas mal. Je ne m’ennuie pas.
Rémi l’observe tailler l’arbre mort.
— T’es en forme, tu t’entraînes ?
— Oui, au gym, près du bureau.
— Ça te va bien, les muscles.
Luc lui lance un billot. Rémi l’aide à ranger le bois sous un arbre à l’abri de la marée. Antoine joue plus loin, à faire peur aux vagues. Luc le surveille d’un coin de l’œil.
— Il grandit bien, le petit, commente Rémi.
— Ouais. La famille va bien.
— Deux autres qui s’en viennent !
— Oui, câlice !
Luc éclate de rire, empoigne son entrejambe.
— Y a du stock là-dedans !
Rémi décode le geste de son ami, s’enorgueillit de l’intimité partagée, s’attriste d’en connaître trop bien la signification, un refus catégorique de « sauter la clôture ».
— Et le boulot ? demande-t-il pour déjouer sa tristesse.
— Ça va, y a pas à se plaindre, y a de l’ouvrage en masse.
— Tu ne viens pas souvent me voir. T’es pas loin, quand t’es en ville.
Pourquoi le relancer et replonger dans la tristesse ?
— Tu le sais bien…
— Je sais bien quoi ?
— L’ouvrage est prenant, pis c’est trop compliqué.
— Et avec Marie-Claire ?
— Ça va… Toujours en amour, toujours aux femmes, si c’est ça que tu veux savoir…
C’est au tour de Rémi de ricaner.
— Bien sûr. Ça ne t’empêche pas d’embrasser les gars comme pas un.
Luc ne répond pas. Rémi craint d’être allé trop loin, mais Luc ne réagit toujours pas. Rémi regarde l’horizon. Le fleuve paraît avoir aussi chaud que tout le monde, les vagues molles, les oiseaux lents, presque zen. Il y a de cela six ans, Rémi s’en rappelle, Luc l’avait embrassé pour la première fois. C’était en plein hiver. Rémi n’était que de passage. Un baiser rapide, violent. Une phrase mystérieuse : « J’aurais pu t’aimer ». Des pas sur la neige, Luc s’était distancé et avait repris le travail dans la vieille étable. Marie-Claire venait leur apporter une boisson chaude. Luc l’avait embrassée devant Rémi, un peu trop goulûment. Rémi repartait pour la France le lendemain. Quand il revint pour de bon, l’incident n’avait pas été discuté, mais Luc n’hésitait pas à lui toucher un bras, une épaule, à lui étreindre la taille. Quelques rares moments, encore, où ils avaient été seuls, en voiture, un silence de fer et de plomb entre eux ; Rémi pouvait mesurer l’amplitude du souffle de Luc. Enfin, l’an passé, Rémi peut en donner la date, l’heure et le temps qu’il faisait. Encore une fois seuls au manoir. Luc lui avait fait l’amour avec une expertise qui avait étonné Rémi. Ensuite, encore et encore l’étanche digue du silence. Rémi avait tenté quelques fois de le rappeler, mais comme c’était toujours Marie-Claire qui répondait…
— Tasse-toi, la branche risque de r’voler.
Luc termine de tailler l’arbre. Ils font le tout en silence.
— Antoine ! On retourne à la maison.
Le petit garçon, au loin, part en courant vers la maison.
— Fais attention, p’tit v’limeux !
Mais le garçon est déjà aux marches qui mènent à la propriété. Luc ramasse sa chemise près des billots. Rémi le suit. Luc l’attrape par le cou et le presse contre le bois. Ils se regardent.
— Qu’est-ce que t’attends, Luc ?
— J’en ai envie, mais j’essaie de me contrôler.
Rémi rit.
— Pourquoi ?
— Pour n’offenser personne.
— C’est un bon point, mais je crois que t’as une érection.
Luc ricane, approche ses lèvres. Rémi ouvre les siennes. Il peut sentir l’odeur particulière. Luc l’embrasse, entre sa langue profondément dans la gorge de Rémi, avec une rudesse qui n’a rien à voir avec ce qui s’est produit la dernière fois. Mais Rémi gobe, tel un oiseau avare. Luc se dégage, reprend sa chemise et s’éloigne en sifflant.
Rémi s’assied dans le sable, cherche son air. Luc disparaît de sa vue. Rémi soupire, regarde le fleuve. Vu sous cet angle, le cours d’eau ressemble à du sang vidangeur, bleu. Alourdie par l’impureté, l’écume n’arrive pas à rejoindre le ciel, tombe à plat, crémeuse comme de la semence. Les paroles de Luc voguent sur les eaux graveleuses : « Pour n’offenser personne ». Mauvaise vérité.
L’envie de pleurer se mélange à la colère d’avoir été si aisément vaincu. Il tente de se calmer. Il ne fait pas partie de ce groupe restreint qu’il faut protéger de l’offense. S’apitoyer sur son sort serait malhabile dans les circonstances puisqu’il a obtenu un peu de ce qu’il voulait. Il ferme les yeux, salive, recherche sur la langue le goût de Luc. Peut-on sourire et s’attrister à la fois ?
Respirer, renouer avec le centre de son existence, celle qui aspire, expire, qui rêve du nirvana. Il se redresse, conserve les yeux fermés, plie ses jambes sous son corps, place les mains sur ses genoux, tend les paumes vers le ciel. Inspirer, blanchir son air, transborder l’oxygène, remplir ses cales de carbone, lâcher les amarres, expirer. Luc, Luc. Lui en inspir, lui en expir. Stéphane, Stéphane. L’autre en désir, l’autre en souvenir. Victor, Victor. Lui en tendresse, lui en détresse. Rémi ouvre les yeux. Rien n’y fait, l’essoufflement perdure. Fini le temps où le cœur accélérait et décélérait à haute vitesse ; les huiles ont perdu de leur efficacité, les membranes se sont distendues. Fini le temps où il se permettait de ne pas compter. Fini l’infini.
« Mais tu n’as que quarante-trois ans », cherche-t-il à se dire.
« Mais tu n’as plus vingt ans non plus. »
Le discours est nouveau en lui.
« Vraiment ? »
Fini les mensonges ; débutent les cachotteries. Puisque le compte des années se précipite, puisque le désir devient de plus en plus douloureux à vivre, mieux vaut abdiquer. Sourire.
« Pas encore », proteste le cerveau, armé de substances guerrières qu’il lâche dans les veines. Le cœur s’active. Luc. Luc. Il aura sa peau, au moins encore une fois. Complètement.
« Et après ? » lance un autre cerveau. Après ? Rémi reprend le chemin du manoir. Il n’a que quarante-trois ans, il peut quand même accumuler les questions. Il marche, regarde le sang bleu du fleuve charrier les alluvions. Après ? Après tout, ce qui est déchet pour l’un sera nourriture pour l’autre. La rédemption n’en sera que plus grande.
La vue du fleuve, la lourdeur des pas luttant contre le sable, les prouesses calmes des oiseaux finissent par apaiser ses pensées. Il s’efforce de placer sur ses lèvres un sourire d’Asiatique. Cette lutte porte fruit. Le visage s’apaise. Il gravit les marches de vieilles pierres, bifurque vers le pavillon de Lucienne, qui est toujours assise sur sa galerie, à tricoter. Il s’assoit près d’elle, ne dit pas un mot.
— Tu ne parles pas fort, dit-elle après cinq minutes de silence.
— Toi non plus !
— Je suis vieille, j’ai pus besoin de parler.
Rémi appuie la tête contre l’épaule de la vieille dame, qui arrête de tricoter, pour soupirer.
— Luc t’a embrassé ?
— Comment tu sais ça, vieille sorcière ?
— J’ai le nez fin, pis j’ai bon cœur. Il s’est déjà confié à moé, tu sais.
— Qu’a-t-il pu te dire ?
— C’est un bon garçon, et je comprends son trouble. Tout le monde voudrait t’embrasser.
— Toi aussi ?
Lucienne rit.
— Non, pas moé. Tu fais pas le poids !
— En plus, elle m’insulte !
— C’est parce que je t’aime trop.
— Ça va, ça va…
Lucienne rit encore.
— Quand tu seras aussi vieille que moé, tu seras plus humble ; ça te soulagera.
— Tu as eu ta part de douleurs, toi aussi.
— Mets-en, dit-elle, riant toujours avec bonhommie.
— Tu es contente d’être vieille ?
— Non…, surtout quand c’est dit par un beau garçon comme toé.
— Tu viens de me dire que je ne faisais pas le poids.
— Tu ne comprendras jamais rien aux femmes.
— Je devrais ?
— Oui ! Et puis, t’es plus intelligent que ça. T’as une bonne nature.
Ces paroles lui font du bien.
— Tu devrais venir habiter chez moi, je suis certain que tu me garderais dans le droit chemin !
— Lequel ? T’empruntes pas mal de routes, il me semble.
— Je me cherche ?
— Dépêche, tu commences à manquer de temps pour explorer…
— Je sais…, dit-il, sur un ton subitement renfrogné.
Lucienne rit encore.
— Fais-toé z’en pas. Je fais la fanfaronne parce que je suis trop vieille pour agir autrement. Moé aussi, j’ai péché pas mal.
— Péché !
— Oui, péché ! Disons que je pêchais plutôt. Ou je me faisais pêcher ? J’ai mordu à pas mal d’hameçons…
— T’aimais ça, toi, le sexe.
Elle le regarde, rougit.
— Dans mon temps, on ne prononçait pas ce mot. Ça me fait toujours un peu honte quand on le dit.
— Mais jamais quand vous le faisiez.
— Si, tout de même… C’était vraiment un péché pour nous.
— Étais-tu une couche-toi-là ?
— Un peu de respect mon garçon !
Elle a élevé le ton, mais c’est pour mieux en redescendre.
— T’as raison. Ça ne m’a pas vraiment dérangée. Je prenais un peu tout ce qui passait. J’étais grosse, j’étais convaincue que c’était la seule manière d’avoir du plaisir. Et ne va pas me dire que les gros finissent par trouver leur bonheur, ça je l’ai entendu par les gros eux-mêmes. À chaque torchon sa guenille, qu’ils disaient. Moé, je cherchais plus, j’avais de l’ambition, si on peut dire. Je ne les ai pas gardés auprès de moi, mais j’ai quand même connu de beaux hommes, des gars musclés, du jeune blanc-bec au plus offrant et au plus vieux…
Elle ricane en gardant un œil sur le tricot qui avance machinalement.
— Au début, c’était presque par vengeance que je volais les gars des autres filles. Pis, à un certain moment, j’ai fait ça juste pour le plaisir que ça me procurait. J’ai jamais été une vraie femme pour ça. C’est vrai ! Moé, le désir de n’avoir qu’un seul homme qui va assurer mes vieux jours, je n’y ai cru que très tard.
— Dimitri ?
— Non, un peu avant, tout de même…
— Tu as voulu vivre.
— En plein ça.
— Y a rien de mal à ça.
— Je ne regrette rien ! S’il fallait…
— C’est comme moi…
— Je sais…
— Je me trouve ridicule de tourner autour de Luc.
— Alors, tu n’as qu’à arrêter.
— Facile à dire.
Elle dépose son tricot et lui sourit.
— Qu’essé qu’tu cherches au juste ?
Quand Lucienne veut aller au fond des choses, son accent campagnard refait davantage surface comme si lui seul pouvait exprimer les idées clairement et sans broderies.
— Oh, pis, ne me répond pas. J’ai tellement fait ça moé aussi, m’astiner sur quelqu’un. Pis, Luc, c’é pas d’ta faute. Chu certaine que c’é lui qui t’a sauté d’sus. Entre lui et Marie-Claire, ça se promène en montagnes russes.
— Ah… Victor ne m’en a pas parlé.
— Il doit pas le savoir.
— Tu crois ? Marie-Claire et lui sont tricotés serrés.
— Y a des choses que les femmes ne disent qu’à d’autres femmes. Luc est devenu… différent.
— C’est une tapette en puissance.
— Prends pas ton désir pour une réalité ! Juste différent, comme pus à sa place. Faut dire que Marie-Claire ne l’aide pas.
— Je sens que ça devient intéressant.
Lucienne ricane.
— Je ne devrais peut-être pas te dire tout ça, t’es déjà assez mêlé de même.
Elle se lève, range son tricot dans une boîte installée à même le plancher. Six chatons envahissent la galerie, s’arrêtent, figés, devant Rémi qui ne fait visiblement pas partie de leur univers. Arrive le gros chat noir de tout à l’heure et qui refait son manège en arrondissant le dos, imité fièrement par sa progéniture qui ne réussit pas, toutefois, ni à impressionner ni à conserver son équilibre. Lucienne élève la voix.
— Les nerfs, Albertine, pas de danger !
La chatte émet un long sifflement ; galvanisés, les chatons s’enfuient derrière elle.
— Albertine, pour l’amour, ouste !
La chatte sursaute devant le geste agressif de sa maîtresse et déguerpit avec ses chatons derrière les arbres, plus loin.
— Une vraie folle, cette chatte, dit Lucienne.
— Elle est à toi ?
— C’est la fille de Katou, tu te souviens d’elle ?
— Oui, pour ça…
— Tu te rappelles plutôt son maître.
— Ben oui…
Lucienne se signe.
— Pourquoi tu fais ça ?
— Parce que je suis catholique !
— T’allais pas souvent à la messe, pis tu vivais bien trop dans le péché…
— J’suis pas une Marie-Madeleine !
— Je n’ai pas dit ça…
— Si ! Pis, au fond, t’as peut-être raison…
La vieille dame soupire.
— Bon, va r’joindre les autres, je va’ m’mettre une robe.
Rémi sourit.
— Ben quoi ? Tu pensais-tu vraiment que je porterais du noir pour ton anniversaire ?
— Il me semblait que t’avais oublié ?
Elle rit en entrant dans la maison.
Tels des chats, les enfants courent après leurs ombres, jouent à attraper l’une et l’autre tout en paraissant n’accorder aucune importance à celui qui devrait gagner. Les grands vents qui balaient constamment le rivage ne parviennent pas à déloger l’épaisse chaleur. Tout juste la rendent-ils supportable, l’ayant débarrassée de l’humidité qui, en ville, a déjà tué l’envie d’aimer l’été.
Les adultes se sont assis autour d’une grande courtepointe. Pour Marie-Claire, on a fabriqué contre un arbre une chaise de fortune avec des oreillers et des coussins. Lucienne a préféré s’asseoir sur une vieille chaise de parterre.
Malgré l’abandon relatif des lieux, Marie-Claire et Luc n’ayant le temps que de parer au plus urgent, le manoir a conservé l’ample allure d’une propriété qui aura connu ses heures de gloire : des chaises à bois ouvré, des lucarnes dentelées, des arbres forts, une vue accueillante sur le grand fleuve.
— Y a pas à dire, on se sent bien ici, déclare Rémi, en arrachant une grappe de raisin.
Sur la couverture, fromages éventrés, baguettes de pain réduites à leur quignon, viandes froides attaquées par les fourmis, fruits, deux bouteilles de vin, blanc et rouge, presque vides, attestent ce plaisir campagnard.
Personne ne commente. La conversation s’est arrêtée comme si la chaleur avait eu raison de leur intelligence. Marie-Claire regarde les enfants en souriant. Luc et Rémi se lancent des boules de mie de pain. Victor leur demande de cesser. Dans sa robe rouge tulipe, Lucienne l’observe, les yeux plissés. Cela n’échappe pas à Rémi.
— À quoi penses-tu, Lucienne ?
Ils tournent leur attention vers l’ancienne bonne, heureux de pouvoir mordre enfin dans un autre sujet de conversation.
— À rien !
Rémi ne la laissera pas se défiler comme ça.
— Quand tu plisses les yeux, Lucienne, c’est que ça grafigne à l’intérieur.
Lucienne hausse les épaules, mais ne dit rien d’autre. Rémi tente une diversion.
— T’as une belle robe, ça fait du bien de voir de la couleur sur toi.
Les autres sont d’accord. Lucienne invente un petit sourire poli, tire sur sa robe qui se soulève un peu trop facilement avec le vent, lance un court regard à Victor, puis à Luc, Marie-Claire, enfin à Rémi sur qui elle s’attarde un peu plus.
— Je suis vieille…
On se tait. Les enfants sont les seuls à ne pas écouter. Ils tournoient sur eux-mêmes jusqu’à l’étourdissement, puis s’affalent dans l’herbe, en riant exagérément, se lèvent et recommencent. L’un ou l’autre finira par se blesser ou avoir trop mal au cœur, mais les adultes les laissent faire.
— C’est tout… et je m’ennuie.
Marie-Claire se redresse, place une main sur son ventre en grimaçant.
— Tu n’es pas heureuse avec nous ? dit-elle, peu convaincante.
Lucienne lui sourit afin de l’apaiser.
— Ben non, c’est pas ça.
Elles les regardent encore.
— Tu me donnes un peu de vin, Rémi ? Du blanc, voyons ! Tu sais bien que je ne prends jamais de rouge, ça me donne des palpitations. Merci.
Elle porte la coupe à ses lèvres ; ses yeux s’assombrissent.
— Je m’ennuie de Marthe. C’est pu pareil icitt’ depuis qu’elle est partie. Oh, je sais, je suis partie moé aussi. Mais je suis vite revenue, comme vous le savez. Maudit qu’il faisait chaud là-bas. Même Dimitri ne s’y faisait plus ; la chaleur l’a tué.
— T’es certaine que c’est la chaleur ?
Lucienne jette à Luc un regard glacial.
— Ris pas de ça, p’tit vicieux, t’aurais intérêt à suivre l’exemple de Dimitri.
Rémi ne laisse pas le temps à un possible malaise de s’immiscer entre eux.
— Que voudrais-tu faire, Lucienne ?
Elle lève les bras au ciel.
— J’sais pas ! J’ai besoin de bouger, on dirait ! J’suis pas faite pour la retraite ! Vous êtes ben gentils, Marie-Cé pis Luc de vous occuper de moé, mais que voulez-vous, j’ai nettoyé cette maison pendant tant d’années et il me semble que je l’ai fait pour rien ! Votre nouvelle bonne que vous avez une fois par semaine, la Clarisse, elle est trop maigre, je suis certaine qu’elle fait les coins ronds, pis j’fatigue rien qu’à penser à ça !
Marie-Claire veut protester, mais Lucienne l’en empêche en lui frottant la main.
— C’é pas d’ta faute, Marie-Cé. T’aurais trente bonnes à ta charge, ça ferait pareil. C’é moi qui suis de trop, on dirait. J’ai trop de souvenirs…
Lucienne s’affale.
— Pis j’vas ben finir par mourir.
— Beau sujet de conversation pour un anniversaire, répond Victor.
Lucienne le dévisage.
— C’est Rémi qui a demandé ce que j’avais, ben j’lui réponds !
Rémi se lève, se place derrière elle et lui masse les épaules.
— Ta vie n’est pas terminée, t’as encore plein de choses à vivre et à faire.
— Ben c’est ça, j’vas vivre jusqu’à cent ans… Maudit que tu masses ben, descends donc un peu, là ? Ah… les mains d’un homme, même si c’est une tapette…
Ils rient.
Luc lève son verre.
— Aux belles tapettes de ce monde !
Victor lève négligemment le sien, ne souriant pas du tout ; Marie-Claire regarde ailleurs. Lucienne lève son verre, rit.
— Et à notre fêté !
Ils pointent leur verre en direction de Rémi.
— Antoine ! Tu vas être malade si tu continues de même !
— Pourquoi tu ne le laisses pas faire, Marie-Cé ? demande Lucienne, doucement. S’étourdir, c’est ce qui compte, ça aide à passer le temps.
Marie-Claire ne semble pas l’entendre de cette manière.
— Les étourdissements, je les vis autrement par les temps qui courent.
Lucienne sourit, lui tapote la main.
— J’sais ben, c’é ma manière de parler… N’empêche que j’aurais ben aimé ça avoir des enfants.
— Tu ne pouvais pas ? demande Victor.
— Je voulais pas de mari !
— C’est utile, un mari, ça aide à payer les factures, ironise Luc.
Marie-Claire lui lance un petit coussin.
— Comme si je n’étais pas capable de gagner ma vie !
— Ben non, c’est pas ça, ma poulette.
La conversation va dans d’autres directions. Rémi regarde le fleuve. Il s’ennuie lui aussi de Marthe, mais sans plus. Il plonge ses mains à travers les muscles lâches de sa vieille amie Lucienne, qui répond à chaque pression des doigts par un soupir douloureux et contenté. Non, vraiment, il s’est amarré à trop de corps et s’est éloigné de trop de promesses pour ne pas reconnaître la futilité de l’attachement. Le non-sens des heures d’attente qui ne s’attardent nullement sur l’existence… les années-rebours… les années-fleuves, des poussières. Il observe ses amis ; son regard s’attarde sur le cou bien rasé de Luc. Rémi voudrait y accrocher ses dents. L’ennui ne pourra jamais rivaliser avec la chorégraphie des désirs.
— Tu pourrais venir un temps chez nous, dit-il soudainement à Lucienne, sans trop y penser, et en interrompant tout le monde. Je vais reprendre la boulangerie dans une semaine. Tu pourrais m’aider, répondre aux clients. J’ai un employé qui s’est cassé une jambe.
Victor lève des sourcils réprobateurs vers Rémi, qui fait semblant de ne pas remarquer. Marie-Claire s’insurge :
— Mais sa place est ici, voyons ! Les enfants l’adorent, qu’est-ce que j’vais faire moi, pour les surveiller ?
Rémi sent Lucienne se raidir. Elle se dégage de son emprise. Avant qu’elle ouvre la bouche, il tente de faire baisser la tension.
— Juste pour trois semaines, le temps que je trouve un remplaçant.
Lucienne se ramollit. Déçue ?
— Tu ne dis rien, Lucienne ? Rien ne t’empêche de te faire tranquillement la main ; l’été, l’achalandage est moindre. Après, tu pourrais venir m’aider, de temps en temps, histoire de te changer les idées ?
Lucienne se tourne vers lui, visiblement émue.
— Tu ferais ça pour moé ?
— Je le ferais pour moi surtout. Je suis certain que tu attirerais tous les petits vieux du quartier.
— C’est ça, ris de moé !
Il la force à reprendre position sur sa chaise et à se soumettre à son massage.
— Ben non, ma belle Lucienne.
— Je suis fille de boulanger, vous saviez ça ?
— Oui, Lucienne, on sait ça ! disent-ils en chœur.
— C’est ça, riez de moé !
— Ben non, ma belle Lucienne !
Rémi est heureux, retourne à sa place pendant que Lucienne entreprend pour la nième fois de raconter son enfance. Une famille de seize enfants. Le père était boulanger presque par obligation de nourrir sa famille.
Victor ne sourit pas, les yeux fixés sur rien. Rémi hausse les épaules. Tout est poussière, y compris les sautes d’humeur de son compagnon. Lui, il sourit. Luc ne le perd pas du regard, Marie-Claire regarde toujours les enfants. Rémi tente de ne pas mettre davantage d’huile sur le feu.