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Le soleil n’a pas encore atteint son zénith qu’il brûle déjà la peau. Rémi s’essuie le front avec la main qui tient le sarcleur, puis continue le nettoyage du talus. La crème solaire censée le protéger lui laisse plutôt la désagréable sensation de rôtir dans son jus.

Samedi. Victor est parti travailler. Les fonctions de notaire sont contraignantes. Rémi y est habitué. Leur vie n’en est que plus parallèle.

Tôt, ce matin, les hommes ont réveillé le voisinage avec leur tondeuse. Pour ce qu’il peuvent tondre, car le ciel ne donne plus d’eau depuis deux semaines. L’herbe hiberne presque, et jaunit. Les autorités de la ville n’ont pas encore décrété le rationnement de l’eau, et la bourgeoisie arrose à qui mieux mieux afin de préserver la rectitude des couleurs banlieusardes. La piscine de Rémi occupe la quasi-totalité de la cour arrière. Le reste a été aménagé en rocaille ponctuée de bosquets floraux ou arbustifs. Aucun gazon, Dieu merci.

Il observe son ombre. Son chapeau de paille déforme sa silhouette, son dos courbé lui donne l’allure d’un vieux Chinois semant sa rizière. Où sera-t-il dans quarante ans ? Sous le soleil ? À suer ? Il retourne à son sarclage.

Accroupi près de la haie du fond, il est à même d’entendre et d’entrevoir ce qui se passe de l’autre côté. Le voisin, le Cobra d’Internet, se fait bronzer. Maillot blanc, corps immobilisé par la lotion solaire. Il suffirait de dire quelques paroles et la chaleur ferait le reste, mais Rémi continue de sarcler. Il se met à fredonner pour se donner une contenance.

Sur sa droite, le voisin Émile, est assis sur sa galerie, en train de boire une bière. Une mince filet de musique provenant de la maison n’arrive pas à traverser complètement le mur de haie. Rémi ne perçoit qu’un vague boum, boum fade. Par contre, il entend très bien Émile roter et rire de son exploit.

Il ne se passe rien d’autre dans le voisinage. Plusieurs maisons ont été désertées durant les vacances de la construction. Ceux qui sont restés en ville se sont probablement enfuis dans les centres commerciaux et les cinémas. Ou ils font comme les voisins immédiats de Rémi, en face, qui conservent les stores fermés. La vieille dame déteste la lumière ; la rétine de ses yeux ne la supporte plus. Elle en a probablement oublié le pourquoi, puisqu’elle souffre d’Alzheimer. Son époux ne doit pas non plus se le rappeler ; ils sont si vieux. Qu’en de rares occasions note-t-il du mouvement dans l’eau calme de leur quotidien : une infirmière surtout, qui parle très fort, un rare parent en visite, à moins que ce ne soit un vendeur de tombes, et aussi l’unique garçon, célibataire et sans fard, déjà très arrondi par l’oisiveté, venant une fois par semaine tondre le gazon et sortir le petit sac de poubelles de ses parents comateux.

Rémi entend une porte s’ouvrir derrière lui. Il se retourne. La femme aveugle, un verre à la main, sort sur le patio. Il se lève pour la saluer, se ravise puisque cela ne sert à rien. Il hésite. La femme avance lentement, cherche la balustrade. Elle s’accroche le pied dans une planche en saillie, panique et en échappe son verre, qui se brise.

— Merde !

— Attendez, j’arrive ! lui crie Rémi en s’élançant vers la haie, là où il la sait plus mince. Ne bougez pas. Vous êtes pieds nus, il y a de gros éclats.

— Je suis de sel.

Elle adopte une pose comique.

Il ramasse en silence les morceaux de verre.

— Un si bon whisky, ce que je suis malhabile...

— Voilà… Les gros morceaux sont ramassés. Il faudrait balayer avant que vous puissiez vous promener. Vous avez un balai ? Des sandales ?

— Ne vous donnez pas cette peine, j’ai la couenne dure.

Elle lui montre la plante d’un de ses pieds.

— On dirait des sabots de cheval…

Elle rit.

— Je prends cela pour un compliment !

Il devine les yeux, grands ouverts, derrière les verres fumés. Ils déforment l’harmonie des traits tant ils ne semblent pas appartenir à ce monde. La femme se renfrogne soudain.

— Dites, je ne saigne pas ?

Il l’examine.

— Non, ça va.

— Tant mieux… Vous iriez me chercher un autre whisky ? La bouteille et les verres sont sur le comptoir. Ne faites pas attention au désordre. Rien n’a évidemment été placé. Pas besoin de glaçons, de toute façon, il n’y en a pas.

— J’en ai, si vous voulez.

— Non, non, ça ira, dit-elle en lui tapotant l’épaule.

— Je vais quand même balayer.

— Ce serait mieux, en effet. Je ne saigne pas ? insiste-t-elle.

— Non… Je ne vois pas, dit-il après un examen sommaire.

Elle s’appuie contre la rambarde de bois. Il entre dans la maison. C’est en effet le fouillis. Des boîtes partout, plusieurs sont ouvertes. La maison est divisée identiquement à la sienne, peut-être un peu moins entretenue.

— Des décorateurs arrivent aujourd’hui voir l’état des lieux ! crie la femme, comme si elle devinait ce que Rémi faisait.

Sur le comptoir, des verres, la bouteille de whisky à peine entamée, et de nombreuses fioles de médicaments. Il ne peut s’empêcher d’en lire les étiquettes. Il reconnaît instantanément la maladie.

« Aïe », se dit-il en regardant la femme qui, toujours appuyée contre la rambarde de la galerie, a incliné la tête vers l’arrière pour que le soleil atteigne son cou très pâle. Il lui verse un verre. Par bonheur, le balai est bien en vue. Il retourne sur le patio.

— Merci.

Elle saisit le whisky sans le porter à sa bouche. Elle le dépose plutôt sur la rambarde et sourit. Il balaie précautionneusement autour d’elle. Elle lui tend une main.

— Je me présente, Irène.

— Je dois la baiser ou la secouer ?

Elle éclate d’un rire franc.

— Baisez-la si vous voulez…

Il saisit la main et la secoue légèrement. Elle ricane, rattrape son verre qu’elle porte aussitôt à ses lèvres. Il se remet à balayer. Ce qui aurait pu rester comme débris est vite chassé entre les interstices du bois.

— Voilà, tout est propre. Mon nom est Rémi.

— Enchantée, Rémi. J’ai rêvé ou ça sentait le bon pain chez vous, hier soir ?

— Ah, c’est vrai ! Attendez !

Il descend les escaliers, retraverse la haie qui lui égratigne la peau.

— La haie est-elle vraiment une passoire ? lance-t-elle, amusée.

— Non, j’en connais seulement les faiblesses, répond-il de sa propre galerie.

Il entre, va se chercher tout d’abord une camisole, puis redescend à la cuisine, attrape le pain sur le comptoir et rebrousse chemin.

— Voilà, pour vous, en guise de bienvenue dans le quartier !

Il saisit la main d’Irène et lui fait toucher le pain.

— Oh, c’est gentil !

Elle attire vers elle, à l’aide de ses deux mains, le bras de Rémi, afin de sentir le pain.

— Il y a du basilic là-dedans, et de la farine de maïs.

— Touché !

— J’adore le pain, vous êtes boulanger à vos heures ?

— Par profession.

— Mmmmm, je suis bien tombée on dirait !

— On me dit souvent ça, en effet.

— Quoi ? Vos voisins déménagent souvent ?

— Non, non. Mais faire du pain paraît en soi quelque chose de si magique que les gens s’intéressent tout de suite à vous…

— C’est la base de l’alimentation… Faire son pain, et survivre.

— À condition de pouvoir s’acheter la farine…

Elle rit.

— C’est vrai, je suis bête. Vous permettez ?

Elle glisse ses mains sur le corps de Rémi en remontant vers le visage. Délicatement, elle explore les angles, pince légèrement la peau.

— Je suis aveugle, mais également écrivaine. J’écris des romans érotiques pour la clientèle féminine, connaître la peau des hommes…

Rémi ne dit rien, laisse les étranges antennes de cette femme plonger dans sa chevelure, dessiner l’arc de ses sourcils, entourer la base de sa nuque. Rémi jette un coup d’œil rapide au gros voisin à la bière qui, comme il s’y attendait, ne manque pas une seconde de la scène. Irène rigole.

— Je suis vraiment bien tombée…

— Vous n’avez pas exploré le bas.

Elle éclate encore de son grand rire ensoleillé. Rémi porte le pain sur le comptoir. Il examine à nouveau les fioles de médicaments. Certains lui sont familiers : Kaletra, trois gélules matin et soir, au moment du repas. Une étiquette en rouge attire son attention : « GARDER AU FROID ». Elle ne fait pas attention. Combivir. Deux comprimés matin et soir. Il prend sur lui de ranger le Kaletra à sa place. Dans le réfrigérateur, d’autres flacons, des potions à base de produits naturels.

Il retourne sur le patio. Elle n’a pas bougé. Il se place à son côté.

— N’y avait-il pas une autre femme ici ?

— Si, Marie, ma sœur ; elle est hôtesse de l’air. Elle avait un vol à prendre.

— Vous êtes donc livrée à vous-même.

— J’ai l’habitude, vous savez. Et puis, toute une équipe arrive bientôt. Dans une semaine, cette maison ne sera plus la même ! Nicole, ma bonne, devrait être ici d’un instant à l’autre. Je peux bien survivre encore quelques minutes comme ça ! Décrivez-moi l’endroit, je vous prie.

— Eh bien…

Il prend le temps de regarder le voisinage, observe sa maison. Quoi dire ? Elle semble deviner son hésitation.

— Est-ce si difficile pour les voyants de voir les choses telles qu’elles sont ?

— Non, bien sûr. Il y a tellement de détails, voilà tout. Je ne sais pas ce qui vous intéresse.

— Cela n’a pas d’importance, vous savez. Je suis habituée à décoder les interprétations des autres. Et puis… mes sens m’en disent déjà beaucoup.

— Et que vous ont-ils dit, jusqu’à maintenant ?

Elle adopte un ton très sérieux.

— Que le voisin de droite est sexy, qu’il ne se parfume pas, qu’il fait du bon pain, qu’il fouine dans les maisons. Pour le reste, je n’ai évidemment pas eu le tmeps de découvrir. L’air sent bon dans le quartier. Il y a beaucoup d’arbres. C’est ce qui m’a plu quand j’ai visité l’endroit. On les entend se parler…

Une pause. Elle inspire.

— Maintenant, à votre tour.

— Votre voisin de droite ne se parfume effectivement pas. Il fait du bon pain, c’est son métier. Les maisons datent des années 50, pour la plupart. Elles ne sont pas particulièrement belles, mais l’architecte d’alors — puisqu’il s’agit d’un de ces premiers ensembles modernes où on bâtissait en série — a pensé aux familles, et les pièces sont grandes, fraîches, bien orientées. Le quartier était familial à ses débuts, mais la plupart des propriétés ont maintenant été rachetées par des gais ou de nouveaux bourgeois. Tout a été rénové, sauf quelques maisons habitées par de vaillants Gaulois qui résistent à l’envahisseur. De l’autre côté, c’est un gros camionneur pas méchant ; il se nomme Émile. Il est d’ailleurs assis sur son patio, à nous espionner.

— Il est beau ?

— Il pourrait l’être, je crois. Tout se raffine, vous savez.

— Je comprends…

— Et puis… je n’ai pas fouillé dans votre maison, j’ai simplement remis vos médicaments dans le réfrigérateur…

— Vous me plaisez.

— Vous êtes directe.

On sonne à la porte.

— Ah, ça doit être Nicole. Elle va mettre un peu d’ordre dans ce fouillis !

— Je vous laisse, on se reparlera sûrement.

— Je l’espère. Et, faites-moi la bise, je ne tolère pas le shake-hand.


Salade : morceaux d’orange, tomate, raisins secs, thon émietté, amandes au tamari, fromage feta, œuf dur, quelques légumes blanchis. Il recouvre les deux assiettes d’une pellicule plastique.

Il place une bouteille de vin rouge sur la table. Le vin sec sera bon avec la salade. Victor arrive.

— Bonsoir ! dit-il dans l’entrée, à l’avant de la maison.

— Le repas est servi !

— J’ai faim !

Victor entre dans la cuisine. Il a défait sa chemise détrempée. Il embrasse Rémi sur la joue. Rémi note, encore une fois, la distance, même si l’intensité y est.

— J’ai le temps de prendre une douche ?

— Bien sûr, le repas n’est pas chaud, crois-moi !

Victor soulève la pellicule plastique sur son assiette et dévalise quelques morceaux.

— Mmmmm, avec de la vinaigrette aux framboises !

La bonne humeur de Victor l’intrigue.

— J’ai eu une bonne journée aujourd’hui. Un nouveau client, un marchand d’art, encore un autre, qui vient s’installer ici. Et une belle rencontre, un notaire sympa…

— Allez, va prendre ta douche ou va plutôt te plonger dans la piscine.

— Bonne idée !

Victor revient quelques minutes plus tard, en maillot. Il demeure bel homme malgré le ventre ramolli. Trop de restaurant.

Victor plonge rapidement dans la piscine en lâchant un cri de délivrance. Rémi sourit et décide d’aller le rejoindre. Tout habillé.

— Mais…

Victor n’a pas le temps de compléter sa phrase que Rémi fait la bombe près de lui.

— Ah, mon salaud !

Rémi est fier de son coup. Victor s’approche de lui et travaille pour lui enlever ses vêtements, sa camisole et son pantalon antillais. Il est 19 heures, il fait trop clair pour s’ébattre dans la piscine à la vue de tous, ce qui n’empêche pas Victor d’enlever son maillot et de se coller à Rémi.


23 heures. Il n’est pas rare qu’après une infidélité de Rémi, Victor vienne inconsciemment récupérer la mise. Le bonheur semble toujours possible dans cette maison. Il n’a pas sommeil. Le bonheur donc, qui se terre, s’amuse à jouer les mercenaires. Guérilla aveugle des désirs.

Rémi s’est assis, comme à son habitude, dans les marches de l’escalier qui mène à la piscine. Il examine l’eau qui, il y a quelques heures, se troublait de leurs rires et de leurs caresses. Le bonheur se boit en petites lapées ; il faut être économe, l’emmagasiner en bons dromadaires.

Qui aura entendu parmi leurs voisins ? Cobra ? Irène ? Le trentième voisin vers la gauche ?

Il enlève le peu de vêtements qu’il a sur lui et fait le tour de la piscine, cherche l’endroit. Dans la nuit, l’eau semble infinie, tire sur le noir, ce qui lui rappelle un rêve d’enfance où il se voyait déambuler dans un vieil égout ou dans les canalisations glauques d’une morgue imaginaire, il ne sait. Il marchait le long d’un corridor étroit qui se terminait par un canal perpendiculaire. En se penchant vers l’eau, il apercevait, juste sous la surface, des cadavres flotter vers une destination inconnue.

Il plonge. L’eau proteste puis se referme sur lui. Aussitôt, l’étouffante chaleur disparaît. À cet endroit, Rémi avait joui dans les mains de Victor. Le bonheur se voulait facile et Rémi y a mordu. Bonheur de courte durée puisque Victor s’est enfermé dans le bureau, dans le but d’en finir avec les énigmes de son jeu. Il ne lui restait que deux mondes à découvrir, avait-il annoncé. Rémi avait souri de la manière la plus neutre possible. Pourquoi ne pas passer la soirée ensemble ? Il n’a même pas ouvert la bouche pour le proposer.

Maintenant, Victor est mort dans son sommeil, il roule sur les eaux de l’oubli. Il n’est pas venu lui souhaiter bonne nuit, ni même le remercier de ce bonheur si possible, si éphémère, si… condescendant ? À bien y penser, les mains de son ami étaient froides comparées à celles de Stéphane ; ses lèvres étaient sans saveur contrairement à la salive de l’autre. Rémi n’aime plus le goût qu’a Victor.

Il sort de l’eau. Il voudrait encore faire l’amour, retrouver la jouissance, cet aveuglément dictatorial des sens. Tuer l’ennui. Victor dort. Stéphane plane dans sa tête.