EN
Les Années-rebours

Les hommes gris de la nuit

— T’aurais pu m’en parler avant.

Rémi se tourne vers Victor, dans le lit.

— C’est une idée qui m’est venue spontanément. Pour trois semaines. Tu n’en mourras pas.

Victor, Rémi ne le sait que trop bien, n’aime pas se faire envahir par quiconque dans sa maison. Il ressemble de plus en plus à son métier, se dit-il, immobile comme un acte notarié. À la différence de son paternel, Victor n’avait pas acquis la légèreté d’esprit et le sourire de circonstance, obligé et feutré, qu’adoptent les archivistes devant le brouhaha constant des activités humaines.

Rémi lui pose une main sur l’épaule.

— Ce n’est que pour trois semaines.

Victor ne répond pas. Rémi retire sa main. Il se tourne de l’autre côté sans ménagement, réussit à souhaiter bonne nuit, mais Victor demeure muet. Rémi se concentre sur sa respiration, la seule qui compte vraiment, observe les ombres qui hantent le pavillon d’Armand. Il aime revenir ici, récolter le fruit de ses souvenirs. Il revoit les yeux malades d’Armand l’implorer de se déshabiller, juste pour le regarder. Armand encore, assis dans l’autre pièce, qui lui expliquait les entrelacs harmoniques et contraignants de sa carte du ciel. La toux du vieil homme, ses pleurs, ses colères, ses quelques rires, son insistance à parler du goût, presque inconnu pour lui, que la peau a sur les lèvres.

Rémi acquiesce en silence. Stéphane, dans le sauna, un corps si doux, des saveurs et des odeurs de noisettes dans les cheveux, ses dents souriantes, fortes d’un ivoire pur, le détachement du nomade — car Stéphane semblait ne provenir de nulle part — goûtant intensément, au passage, chaque fruit de la terre. Oui, le goût de Stéphane. Et puis, en plein midi, la saveur nouvelle de Luc, presque acide, avilissante. Rémi se mouille les lèvres, veut faire la paix, revenir à Armand. « Goûte, mon garçon, n’aie pas peur de te nourrir. Il viendra assez vite le temps où tout te semblera douloureusement fade. Goûte, deviens un obèse des sens. »

Armand exagérait. À trop gober, on vomit ; à trop vouloir, on s’étourdit.

Rémi se recentre sur sa respiration, la seule nourricière de ses jours. Il chasse les frustrations, plutôt les laisse dévaler leur chemin ; il les espionne pensant pouvoir arriver ainsi jusqu’aux sources capricieuses de ses motivations. Des images défilent, des raisonnements tissent des liens, des souvenirs mouillent l’étoffe, mélangent les teintures. Il faut recommencer, chasser les pensées, revenir en arrière, poursuivre vers l’avant, vivre intensément, oui, vivre calmement, oui. Comme si la nuit n’était qu’une révélation silencieuse et infinie. Il respire, s’endort.

Se réveille deux heures plus tard. Réflexe de boulanger. Il tente de se rendormir mais peine perdue. Ses frustrations ont formé un lac vinaigré autour de son estomac. L’éclat lunaire donne aux meubles une patine froide. Il bâille. Victor ronfle discrètement. Le rêve, les souvenirs, la réalité fusionnent. Il y a dix ans, Rémi était couché près d’Armand et observait une lune similaire, des meubles aussi avares d’ombre. L’endroit est plus net, maintenant, ressemble davantage à une chambre d’hôtel qu’au paisible cimetière des choses qu’Armand avait acquises. Presque rien sur les murs alors que le vieil homme les avait tapissés de tableaux, de photos parfois très suggestives et aux limites du bon goût. Il n’y a que le lit pour avoir étonnamment résisté à la mort d’Armand. Rémi touche le bois de la tête. Le matelas a été changé ; Armand dormait dans un océan de ressorts en colère et chaque mouvement était aussitôt annoncé par une complainte rouillée. Rémi s’assoit dans le lit. Silence total, témoignant du savoir-faire de l’industrie du sommeil. Il aperçoit la lune à la fenêtre.

La nuit, grillonnante, parvient jusqu’à lui. Des pas sur la galerie. Les chats ? Non. La lune, à la fenêtre, est soudain occultée par une masse imposante, qui s’immobilise, se colle à la vitre pour regarder à l’intérieur. Luc. Sa silhouette se retire, s’assoit. Comme un éclair, une allumette dessine les traits de l’homme, qui font place à un petit point rougeâtre et à un brouillard nerveux.

Rémi se lève rapidement. Il récupère son caleçon, ouvre la porte. Nu, il l’enfile devant Luc, qui le regarde en lui disant doucement :

— Salut. J’ai pris une chance que tu ne sois pas endormi.

— C’est souvent le cas, la pleine lune.

— Je serais allé te chercher sinon.

— Vraiment ? T’aurais osé ?

— Oui.

Rémi s’assoit près de lui, pointe la cigarette.

— Je ne te connaissais pas ce vice.

— C’est nouveau, j’y ai pris goût. Puis comme Marie-Claire ne veut pas que je fume dans la maison.

— Tu devrais arrêter ça tout de suite.

— J’ai le goût de baiser.

Luc n’en dit pas plus. Le silence revient.

— T’as du culot. Devant tout le monde, tente d’ironiser Rémi.

La colère remonte tout comme son désir.

— Ils dorment tous, tu le sais bien.

— On parie ?

— Victor, lui, il dort.

— Et là, elle dort la lumière allumée ?

Luc jette un œil au pavillon de Lucienne.

— Tu crois qu’elle nous espionne ?

— Laisse aux vieux leur indiscrétion, répond Rémi. Ils ne font de mal à personne.

Luc tire sur sa cigarette, laisse filer quelques minutes. Rémi ne cherche pas à casser cette fine glace d’intimité. Luc tire une dernière fois sur son mégot avant de le projeter d’un coup d’index dans la nuit. En tombant, le mégot ne s’éteint pas tout de suite. Rémi observe la lueur rougeâtre virer au noir.

— Tu ne veux pas de moi ? demande Luc, d’une voix incertaine.

— Si… et puis non. Ce n’est que du désir.

Luc ricane, lui saisit rapidement le sexe à travers son caleçon. Rémi accuse la sensation.

— Va dire ça à ta queue qui, si je comprends bien, a pas l’air d’haïr ça…

Rémi réprime un bâillement, n’en écarte pas moins les jambes, heureux de laisser le sang gonfler son sexe dans la paume de Luc.

— Qu’est-ce que tu cherches ?

Luc retire sa main.

— Baiser. Ça dépasse, ces temps-ci, mon entendement. Pis, avec Marie-Claire, comme elle est sur le point d’accoucher… C’est facile, baiser, on baisse nos culottes, on se stimule, pis on éjacule. Le tour est joué et on en parle plus.

— Ça s’appelle de la masturbation réciproque.

— J’ai le guts de le faire, à soir, Rémi.

— T’as changé, toi. Tu t’es durci.

— Touche, tu vas voir comment c’est dur.

— Fais pas le con avec ça. J’suis pas ton fuck buddy.

Luc rit.

— T’aurais aimé ça.

— Oui, j’aimerais encore ça.

— Alors ?

— Ça va donner quoi ?

— Une partie de plaisir. T’as raison, j’ai changé. Je ne sais plus. J’ai juste le goût, je ne veux pas réfléchir. Profites-en !

— On dirait que tu m’implores.

— Va te faire foutre, toi. Ça t’amuse peut-être de me voir ainsi.

Luc se lève, dévale les escaliers, disparaît dans le noir. Rémi craint qu’il soit parti pour de bon, ratant ainsi l’occasion qu’il attendait. La situation est ironique. Il s’était juré qu’il l’aurait, et quand il peut l’obtenir, il laisse ses paroles dépasser sa pensée, en passant les rênes à son inconscient de Surmoi. Fuck Freud.

À son grand soulagement, Luc revient aussi vite qu’il était parti ; il remonte sur la galerie et se rassoit, sans douceur, près de lui.

Rémi place l’index sur le front de Luc.

— Rien n’est simple, là-dedans, je le sais…

— J’suis pas aux hommes, Rémi.

— Ben non…

— Tu ne me crois pas ?

— Faut vraiment que je croie en quelque chose ? Dans la nuit, tout est gris et ça vaut peut-être mieux de même.

Rémi se lève, descend les marches et fait quelques pas devant Luc, bombe intentionnellement le torse. Luc ricane.

— En plus, il fait son agace.

Rémi s’éloigne et se dirige vers la grève. Il entend Luc le suivre. Il n’est pas content de ce qu’il fait, mais il en a trop envie. Il descend les marches menant à la plage. La rudesse du sable contre ses pieds l’avertit qu’il n’a pas ses yeux, dans la nuit, pour parer aux obstacles devant lui. Il abaisse ainsi la seule défense qui lui restait : la pudeur.

Croyant sans doute que Rémi s’arrête pour attendre les premières vagues de caresses, Luc l’enlace et le retourne, rapidement, plonge ses mains dans le caleçon de Rémi et lui caresse les fesses. Putain, se dit Rémi.