Rémi bâille. La journée, commencée tôt, est ponctuée d’urgences de toutes sortes, comme si la ville s’était donné le mot pour demander du pain, exiger un règlement de facture ou effectuer une visite d’inspection surprise. Seule récompense, l’inspecteur de la salubrité publique est joli et lui fait de très beaux yeux. Rémi l’aurait bien enfermé au sous-sol pour lui parler d’autre chose que l’absence de traces de rongeurs dans son établissement.
— C’était de la belle viande, dit-il à Lucienne, une fois l’inspecteur parti.
— Ton bar à salades est plein pis tu ne fais que regarder le plateau de desserts !
— Déformation amoureuse, ma chère.
— T’es bien certain que c’est de l’amour, ça ? Fais ben attention, mon garçon, ne joue pas avec l’amour, tu vas te retrouver tout seul.
Rémi voudrait lui dire que, de toute manière, il est déjà tout seul, qu’en dedans, rien ne paraît l’atteindre, que c’est froid, silencieux, presque beau, mais effrayant. Déconnecté. Il bâille tout de même.
— T’as pas de nouvelles de Victor ? demande Lucienne.
— Non… Il finira par revenir et nous mettrons cartes sur table.
— Je ne comprends toujours pas pourquoi cela a traîné, votre histoire.
— Le confort, sans doute.
Irène arrive sur les coups de midi, alors que la boulangerie est bondée. Puisqu’il n’y a aucune place à l’avant, Rémi lui en fait une avec lui, à l’arrière, tandis qu’il s’affaire à préparer d’autres sandwichs.
— Ça marche bien pour vous, on dirait…
— De ce côté-là, oui. Et votre Antonio ?
— Qui ?
— Il est déjà parti ?
— Il est bien trop jeune pour que le mot passion ait quelque substance dans son esprit. Surtout lorsque le salaire est le moteur principal des caresses…
— C’est un grand mot, ça, passion.
Elle acquiesce en soupirant joyeusement.
— Tellement grand qu’il nous est très difficile d’en jouir…
— Le monsieur, il veut trois sandwichs sur baguette, jambon blanc, cornichons et moutarde de Dijon !
— Merci, Lucienne !
— Vous m’en faites un ?
— La même chose ?
— N’importe quoi.
Après une pause pendant laquelle elle demeure immobile, la tête penchée vers l’arrière, Irène dit d’une voix heureuse :
— C’est bien d’être ici. En plus de sentir bon, il s’y passe quelque chose.
— La routine…
— Non, autre chose, la vie qui insiste… Le sandwich est bon.
— Normal, ce ne sont que de bonnes choses qu’il y a dedans.
— Vous aimez ce que vous faites ?
— Ça occupe.
— Soyez sérieux.
— Je le suis.
— Vous devriez envisager un bonheur plus simple.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Faites confiance à une aveugle qui voit tout.
— Rémi ! lance Lucienne, t’as de la visite !
Rémi s’essuie les mains sur son tablier, mais c’est la visite qui vient vers lui, Stéphane.
— Tiens, je reconnais l’odeur d’un charmant chevalier, dit Irène, amusée. Je devrais venir m’installer ici plus souvent ; ça me donnerait des idées pour un roman érotico-pâtissier.
— Bonjour ! dit Stéphane.
— Salut, beau mâle.
Stéphane s’approche de lui.
— Je n’ai pas le droit à un baiser ?
— Faites comme si je n’étais pas là, déclare Irène, je suis comme une taupe qui cherche son chemin.
— Va plutôt embrasser la dame, impoli.
Stéphane obéit.
— Ce qu’il sent bon, cet homme, dit Irène.
Rémi accepte un court baiser, plutôt une délicate morsure à la lèvre supérieure.
— Tu ne m’as pas appelé hier soir.
— J’ai voulu, mais j’avais oublié ton numéro de téléphone ici. Excuse-moi.
— On se voit ce soir ?
— Oui, ce serait une bonne idée.
— Je m’occupe de Lucienne si ça peut vous arranger.
— Rémi, on a de la visite !
Luc pousse le rideau de l’arrière-boutique, suivi de Lucienne, surexcitée.
— Ah, pardon, je te pensais seul.
— Ça va, Luc. Tu connais Irène, voici Stéphane.
— Le travail a commencé ! s’écrie Lucienne.
Luc confirme :
— C’est pour aujourd’hui ou demain !
— Ah, de beaux bébés, de beaux bébés ! s’exclame Lucienne.
— Ils ne sont pas encore nés, répond Luc.
— Mais tu sais ben qu’ils vont être beaux. Vous êtes beaux tous les deux !
— Elle est déjà en route vers l’hôpital. Victor l’amène. Comme l’hôpital n’est pas loin d’ici, j’ai pensé vous avertir. Je file, je vous appelle !
Luc déguerpit aussi vite qu’il est arrivé. Lucienne frappe des mains.
— C’est dont énervant tout ça !
Rémi regarde Luc s’en aller, une véritable pointe de jalousie enfoncée dans le cœur. Irène se rassoit. Rémi remarque son mauvais sourire qui semble trahir l’amertume. Il s’approche d’elle et lui murmure :
— Ça va ?
Elle le rassure par un léger signe de tête. Un client entre. Lucienne retourne à l’avant. Rémi sourit à Stéphane qui observe les lieux.
— T’as besoin d’un employé ? demande celui-ci. Aide-boulanger le jour, escorte le soir ?
— Ça, c’est déjà trop compliqué pour notre ami, propose Irène, d’une voix fatiguée.
Rémi se penche sur elle.
— Vous ne vous sentez pas bien ?
— Ça va. Un coup de tristesse, c’est tout. Donnez-moi tous les deux votre main.
Elle réunit les deux hommes comme si elle s’apprêtait à les unir. Elle se lève.
— Prenez soin de vous deux, le bonheur est une plante fragile.
Elle quitte la pièce.
— Ça vous dirait d’aller au cinéma, Lucienne, avec moi, ce soir ?
— Au cinéma ? Mais…
Irène éclate de rire.
Rémi perd le reste de la conversation tant le regard de Stéphane se fait insistant.