Comme un fantôme craignant la lumière du soleil, Rémi, exténué, regagne son pavillon. Luc se dirige vers l’ancienne étable, servant maintenant d’atelier. Pas un instant ne se tourne-t-il vers Rémi, qui ne relève pas l’insulte. Il entre dans le pavillon, n’ose regarder dans la chambre où dort toujours Victor. Ses vêtements sont au salon. Il les enfile, puis retourne dehors en prenant soin de faire le moins de bruit possible. Il cherche en vain Luc du regard. Il décide de s’asseoir dans la chaise berçante. Celle-ci gémit. Il s’assure de sa solidité et, sans se bercer, observe au loin le néant du ciel qui se pare graduellement de couleurs.
Des oiseaux, le vent, des fermiers déjà au travail, les arbres en contrepoint, le fleuve en sourdine, et puis les nombreuses paroles de Luc, ce bonheur trop court. Et lui d’oublier pendant cette brève épiphanie l’ample solitude de ces dernières années.
Luc lui a fait promettre de ne pas tenter de le revoir. Rémi sourit ; les promesses sont de faux songes vite oubliés aux premiers désirs de la nuit.
Il jette un regard vers le pavillon de Lucienne, l’aperçoit derrière sa fenêtre, qui l’observe. Il lui fait signe de la main. Elle ne retourne pas la politesse, referme plutôt le rideau. Elle a probablement tout vu, du moins leur fuite vers le fleuve, puis le retour en catimini. Il ne peut, ne veut se sentir coupable. Il ne faut pas en faire plus que ce que le temps nous réserve.
Il s’abandonne au matin naissant. Un petit insecte se pose sur le bras de la chaise. Rémi pourrait l’écraser. Geste et pensée inutiles. L’insecte s’enfuit.