EN
Les Années-rebours

Les blancs de la vie

Il s’est assis dans un café, une boisson trop chaude entre ses lèvres. Dehors, ça carbure ; les passants cherchent leur air, les voitures crachent le leur. Les hommes ont enlevé leur veste et l’ont accrochée tant bien que mal à leur porte-documents. Plusieurs s’enfournent dans le frais des restaurants, d’autres s’empressent de retourner à leur bureau après avoir attrapé un repas au resto rapide du coin. Des femmes en tailleur trop étroit et vraisemblablement trop chaud, des jeunes filles en vacances, blouse ouverte, des garçons qui jettent vers elles des yeux enfantins, ronds comme des billes. Froid, chaud, froid, chaud. Aucune demi-mesure dans ce monde étouffé et pressé.

Vers midi, ce sera la fête aux asthmatiques ; le smog leur colmatera les branchies. Les vieux, qui auront fait fi des avertissements lancés à travers les médias, iront encore plus lentement, auront du mal à fendre la texture visqueuse des gens. Selon les météorologues, cette chaleur n’est pas près de finir.

Rémi sourit, habité pourtant d’une triste non chalance. Il était entré au sauna, avait payé, passé au vestiaire y laisser la ville et, vêtu de la serviette réglementaire, il avait exploré les salles communes, quasi désertes. Quelques couche-tard endormis observaient un masturbateur timide, qui les implorait de conclure ensemble la nuit. Rémi connaissait le rituel. Un léger toucher rectal, une mise en scène expéditive, un mot glissé avec la langue entre l’oreille et les autres sens, une camaraderie de bon aloi, le temps de se croire unis et immunisés pour la vie. Rémi fut tenté de jouer le bon samaritain, mais l’homme ne l’intéressait pas. Il allait entrer dans une chambrette vide quand il croisa le regard de Stéphane, qui lisait dans la pièce voisine. Sourires immédiats, contrat conclu. Stéphane avait déposé son livre. Rémi s’était approché.

— Tout de suite ?

La question était directe, mais prononcée avec douceur.

— Ton nom, demanda Rémi.

— Stéphane.

— Tes lèvres maintenant.

Rémi ferme les yeux et penche la tête vers l’arrière. Il se remémore les gestes posés. Il est triste, certes, et heureux, vaincu par l’intensité de la rencontre. Triste après l’amour parce que rien ne change. Tout court et rien n’avance.

Il tente de faire le vide, mais en vain ; ça carbure aussi dans sa tête.

Pour se distraire, il observe le commerce. Les climatiseurs procurent assez de fraîcheur pour qu’on aime l’endroit malgré la fadeur de la décoration. Frappés d’indolence, des clients ingurgitent une boisson chaude, avalent des pâtisseries. Froid. Chaud. Il observe le mouvement de leurs lèvres. Rires, déglutition, moues, bouches asséchées par l’ennui, humidités joyeuses, conversations, soliloques, soupirs, secrets. Il ne parvient pas cependant à en comprendre la syntaxe.

Il fut un temps, durant ses années de garçon de café, où il était meilleur polyglotte, quand il fallait sortir ses antennes pour obtenir un généreux pourboire. Il fut un temps aussi où il était tout simplement plus heureux, moins compliqué. Maintenant…

Il s’étire. Ce maintenant est bien plus vieux, plus lourd que le passé. Plus intime aussi. Plus personnel ? Il chasse les réponses, boit son café. Plus nerveux, oui ; anxieux, dirait sa vieille amie Marthe.

Il faudra lui écrire. Elle possède maintenant une adresse électronique, mais les contacts demeurent rares. Il s’ennuie d’elle et de ses vérités abstraites qu’elle énonce comme s’il s’agissait de vieux trucs de grands-mères. Avec Hélène, sa compagne de voyage, elle venait de terminer son troisième tour du monde. « Je finirai bien par me mordre la queue, à tourner ainsi en rond », lui avait-elle dit, au téléphone. Il lui avait répondu qu’elle n’en avait pas. Elle avait ri, au loin, dans son hôtel du Mozambique. « Ce n’est pas ce que le shaman m’a dit hier… » « Que faisais-tu avec un sorcier ? » Elle avait encore ri ; il avait noté la belle humeur, proche des clochettes. « Pourquoi pas ? »

En effet, pourquoi pas. Quand elle l’appelait ainsi, il regrettait un peu de ne pas avoir poursuivi le voyage avec elles. Mais c’était si loin maintenant.

Maintenant. En ce moment. Il détache les syllabes dans sa tête. Huit années ont passé depuis cet autre maintenant où Marthe, Hélène, feu Gustave et lui étaient partis profiter de la vente des tableaux de Léo. Barcelone, Madrid, Bordeaux, Paris, Saint-Pétersbourg, Pékin, Tokyo, Sidney, un voyage vertigineux truffé de beaux souvenirs. Il délaissait parfois la troupe pour s’arrimer au cœur d’un amant. Il retrouvait ensuite ses compagnons, quelques jours ou quelques semaines plus tard. Ceux-ci demeuraient discrets, sauf Marthe, bien entendu, qui ne pouvait s’empêcher d’y aller d’un commentaire inquisiteur. « Seras-tu un jour fidèle ? » Les fausses questions de Marthe ne le décontenançaient pas. « Je suis fidèle, mais je ne suis pas constant. » « Vous, les hommes, êtes bien tous les mêmes… » « Ce n’est pas un commentaire de psy, ça. » Elle haussait les épaules, et lui demandait de raconter son aventure. Elle voulait tout savoir.

Durant un second séjour en France, il rencontra Fernand, un soir où ses vieux amis assistaient à un concert champêtre.

— Il est bien celui-là, avait commenté Marthe en rajoutant : C’est un gars pour toi.

— Tu me mets à la porte ?

— Non, mais tu n’as pas à perdre ta vie en compagnie de vieux comme nous.

— Je ne suis plus jeune…

Elle l’avait regardé avec des yeux maternels et froids.

— Auras-tu toujours aussi peur d’aimer, Rémi ?

— Tu me lances un défi ?

— Tu es plus macho que Léo.

— Venant de ta part, je vais prendre ça comme un compliment.

— Ne t’offusque pas, mon garçon.

Il avait spontanément rabaissé les épaules, vaincu.

— Fernand est un joli garçon…

— Quand verras-tu autre chose de mes amants que des petits garçons ?

Elle avait souri et répondu doucement :

— J’ai cet âge qui me permet de tout embellir. De plus, celui-là est fort beau, ça doit être amusant dans un lit.

— La beauté ne fait pas l’amant.

— Je sais, Rémi.

— Alors, c’est un adieu ?

— Comment peut-on te dire adieu ?

— En me disant que Fernand est fait pour moi.

Elle avait ri. Avant de rejoindre Gustave et Hélène qui l’attendaient dans la voiture, elle lui avait refilé les papiers d’un compte bancaire faits à son nom. Elle prévoyait le coup depuis longtemps. Soumis et honteux comme un enfant devant sa mère, il l’avait serrée dans ses bras.

— Tu me manques déjà, avait-elle conclu.

Rémi avale un peu de café, comme pour bien faire passer la suite des souvenirs.

Trois ans dans le Périgord, à vivre au rythme méandreux de la Garonne et des touristes, et surtout à la cadence astreignante d’un amant faiseur de pain, aux nuits à pétrir autant la peau que la pâte, à jouir du levain et des lèvres, à apprendre un nouveau métier, des mots et des manières d’agir. Un temps de relative grâce. Une paix de taupe.

Il soupire. Marthe avait eu raison de lui suggérer de rester, mais elle avait quand même eu tort concernant Fernand. Les rêves sont toujours de courte durée et se compliquent immanquablement. Fernand n’échappait pas à cette règle.

Malgré sa jovialité et son exubérance, il était hors de question que ce boulanger, aimé de tous, affiche au grand jour ses préférences sexuelles. Macho à en être comique, à ostensiblement flirter avec des femmes qui comprenaient très bien le jeu qu’il menait et qui acceptaient volontiers la mascarade, puisque Fernand était si bon et beau.

Rémi en vint à détester plus que tout ce mensonge. Il lui avait bien fallu partir, fatigué de devoir sortir du pays aux six mois afin de renouveler son visa de séjour. Il en avait eu marre de jouer les touristes, même dans un lit.

Fernand avait abondamment pleuré ; cela ne l’avait pas empêché de le remplacer quelques semaines plus tard. Les hommes, Rémi le sait, se disent facilement adieu ; ils ne livrent jamais totalement leur cœur. Inutile d’en faire un drame, donc, puisque les chances de trouver le bonheur augmentent à force de s’en détacher zennement.

Sans doute est-ce ce qui échappait à Marthe, qui avait été elle-même trahie par Léo. Le savoir et l’expérience de la vieille psychanalyste ne seront jamais parvenus à contrecarrer ce qui semble tracé au fer ADN dans les entrailles du désir.

Rémi n’avait pas pleuré, seulement serré un peu les lèvres, peut-être même beaucoup, concède-t-il. De ces moments où, pour la première fois, on entend ce murmure, qui n’est que cela, au début, un murmure insignifiant, un bruit fin, qui insiste et s’amplifie, se simplifie, l’émeri du temps de la vie menuisière. Ssssch-ssch, ssssch-ssch, effacé le sourire. Ssssch-ssch, sssschssch, éradiqués les mensonges.

À son retour au pays, Rémi avait fondé une petite boulangerie. Victor, que Rémi avait quitté pour suivre Marthe, lui était revenu presque par enchantement, se présentant au comptoir de la boulangerie, inconsciemment guidé par le retour non annoncé de son ancien amoureux. Victor vivait seul.

Rémi avait souri de la coïncidence. Les deux avaient changé, certes, et emprunté des routes différentes, ce qui avait amplement suffi pour qu’ils se mentent l’un à l’autre sur les véritables chances de réussite de ce second coup de foudre. Rémi y avait cru, au début. Victor était rassurant, cajoleur et bien dans sa peau.

Rien à redire sur leur première année, les amis communs, la redécouverte, la préoccupation constante des affaires du nouveau commerce, tant de choses à faire, qui meublent à la fois le confort et l’inconfort. Pas trop à redire sur la deuxième année. Victor devint un notaire important ; il délaissa la maison. L’engrenage de leur quotidien eut quelques ratés annonciateurs. Des semaines entières sans se voir, Rémi partant tôt, Victor revenant tard. La mécanique s’essouffla et Rémi montra des signes d’impatience.

Il en faut peu pour affaiblir une digue. Il suffit d’un moment d’ennui et le regard sans équivoque d’un client qui prend son temps pour choisir parmi les trois derniers pains de la journée, ses lèvres entrouvertes, ses dents d’une écaille aussi blanche et dure que sa jeunesse, et ses yeux attristés, non pas par le manque de choix, mais par la crainte de ne pas se faire le boulanger. Et le boulanger de répondre au sourire, de verrouiller en silence la porte, et de s’enfermer au sous-sol avec le petit voyou, pas même un bandit, juste un voyou qui se targuait d’user de toutes les libertés.

L’aventure dura trois soirées, et comme le jeune effronté cherchait maintenant à entrer dans son cœur, Rémi, apeuré, l’avait chassé. Mais très rapidement, en quelques semaines tout au plus, le temps forma une bulle informe et élastique de laquelle Rémi ne voulut plus sortir. Les amants se succédèrent, les épices nombreuses, les territoires intenses, diversifiés. Sauna, Internet, parcs. Un bonheur instantané, une légèreté de l’être comme on l’invente dans les livres, à la fois théorique et indubitablement exigeante, fausse, aussi difficile à maîtriser que son contraire, une insoutenable condition humaine.

Trois ans. Quatre, cinq. Le couple tenait bon, Rémi ne savait par quel adhésif. La peau campagnarde de Fernand lui manquait, et plus il en éprouvait de la nostalgie, plus il se renfrognait et s’oubliait. Ssssch-ssch, ssssch-ssch.

Rémi échappe un temps à ses souvenirs en observant le jeune garçon de café tourner autour de lui, par clients interposés.

« T’es aussi paon que tes jeunes blancs-becs », lui avait dit, un jour, Victor qui n’avait pas été dupe longtemps. Comment l’avait-il su ? Sûrement une indiscrétion. Si le milieu homosexuel porte le cul haut et très étroit, il possède également une mémoire d’éléphant qu’il étale avec sa langue de vipère.

Rémi bombe le torse ; le garçon de café en échappe presque son pichet d’eau sur une dame. C’est vrai qu’il est fier, content d’être encore beau et vigoureux. Il passe un doigt sur le bord de sa tasse de café, contournant le lac chaud. Le garçon lui apporte un verre d’eau froide sans qu’il l’ait demandé. Rémi sourit, boit d’un trait le verre. Cela l’étourdit. Le garçon, surpris ou excité par le geste, veut lui en verser un autre. Rémi fait non de la tête, plus intéressé maintenant à revenir au trajet dessiné par sa mémoire qu’à tenter de séduire le petit avorton.

Victor n’avait donc pas été dupe, mais il n’avait rien fait de plus, s’était contenté de travailler davantage, de jouer à ses jeux à l’ordinateur, et de prendre du poids. Ils vivaient dans la maison de Victor. Rémi faisait son possible pour payer sa part, mais ses revenus étaient modestes comparés à ceux de Victor. Ils s’aimaient, faisaient tout de même chambre à part. Ils se contentaient de cette union qui leur apportait une stabilité réciproque. Simple et compliqué.

L’un ne savait pas trop ce que faisait l’autre ; ils avaient leurs horaires, Victor entouré d’amis, alors que Rémi s’en remettait à de plus éphémères hasards. Il s’était maintes fois ouvert à Victor, qui l’écoutait et lui pardonnait, disait-il. Tout comme pour les mensonges de Fernand, Rémi en vint à détester ce faux pardon de Victor qui ne menait nulle part, sauf à maintenir le masque bourgeois de l’apparence. Un tien vaut mieux que deux tu l’auras. Un petit bien, de ridicules riens, valent mieux que la voie royale choisie par les orgueilleux. Victor avait raison, et Rémi s’était soumis, parce qu’un jour, on finit bien par admettre qu’on ne sait plus.

Victor est un bon gars. Rémi est un mauvais garçon. Les deux phrases vont curieusement ensemble, se dit-il, dans ce passé qui s’est embrouillé, dans cette réalité devenue maintenant préoccupante et affairée.

Maintenant.

Il le sait aussi fort bien ; il est insatisfait.

Il s’en veut quand il demeure ainsi, à brûler du fioul sans se mouvoir. Ce n’était pas comme ça, avant.

Il sirote son café.

Cet avant n’existe plus. Davantage enclin aux absences, Rémi s’impatiente devant son incapacité à comptabiliser les acquis, les bonheurs aussi. La mathématique requiert la connaissance d’équations et de formules qui lui échappent, car, qu’il s’agisse de secondes d’inattention, de minutes d’absence, d’heures de rêveries ou d’années de dur labeur, tout paraît s’accumuler à l’envers, à rebours, le ramener vers un zéro omniscient.

Il dépose sa tasse de café. Rien de neuf sous le soleil. Il vieillit, et il en prend conscience.

Un homme entre ; Rémi le reconnaît pour l’avoir déjà abordé, aimé et fait jouir au sauna. Il le salue. L’autre lui dit peureusement bonjour tout en se tournant vers celui qui entre derrière lui, le saisissant par l’épaule pour bien marquer sa possession. Il y a de ces péchés…

Dans deux jours, son anniversaire. On lui avait dit qu’il était né durant une canicule. Il fait signe pour qu’on lui rapporte du café. Il l’obtient avant tout le monde par le garçon qui ne se soucie guère de l’incident diplomatique qu’il provoque parmi la clientèle très au fait, elle, de la hiérarchie des commandes.

Rémi lui arrache l’espresso sans dire merci. L’avorton exagère. Il entoure la tasse de ses mains, comme s’il voulait se réchauffer, et souffle sur la boisson trop chaude. La chaleur de Stéphane accompagne celle du café. Rémi porte trop vite la tasse à ses lèvres et se brûle. Patience. Il se surprend à fonder de l’espoir sur la rencontre de ce matin. Il regarde l’heure à sa montre. Le temps ne l’a pas attendu pour continuer sa course.

Il observe à nouveau les clients du café. Le temps court-il vraiment ? Les gens se déchirent l’échine à vivre, et font comme si de rien n’était, parce que rien n’est, en effet. Le temps n’est qu’une mesure humaine. Ne pas le voir relève du courage des innocents aux mains pleines.

Il souffle fort sur sa boisson, se laisse baigner par l’atmosphère climatisée. Le café est situé au premier étage. De grandes vitrines permettent d’observer les gens qui passent et qui s’affairent, qui angoissent à l’idée de manquer un seul tic-tac de l’horloge.