Comme par magie, se dit Rémi, le quotidien reprend ses allures de fête. Levée tôt, Lucienne était déjà prête, pomponnée comme pour aller à des funérailles. Trajet en voiture sans encombre. À cette heure matinale, la ville commence à peine à déployer ses bras cacophoniques. Le bonjour affairé et fatigué de Claudine, les pains full odeur, en rangs militaires, le nez de Lucienne dans chacun : pains au levain, pains poolish, pains santé, chocolatines et croissants, pains blancs, baguettes, baguettes, baguettes. Il fait chaud et Lucienne comprend vite qu’elle en a trop mis, sa brassière lui grafigne les seins. Rémi lui suggère d’aller l’enlever, mais Lucienne n’en fait rien, c’est pas à son âge « qu’à va jouer les lesbiennes », et aussitôt de s’excuser devant Claudine en sueur, la camisole collée à son ample poitrine.
Claudine annonce que le malaxeur a failli lâcher. Rémi maugrée. Guidée par Claudine, Lucienne place les pains sur les étagères obliques. La réserve est située à l’arrière, en vis-à-vis, sur le comptoir de service. Rémi se charge du renouvellement du stock, mais s’il est occupé, c’est à Lucienne d’y voir, quand il n’y a pas de clients. Les vols sont malheureusement possibles. Les quêteux, on les jette dehors, il faut qu’ils passent par en arrière, Rémi s’en charge. Claudine et Lucienne rigolent ensemble ; elles se plaisent, ça se voit.
— Mon Dieu, que je suis nerveuse ! s’exclame Lucienne.
— Ne vous en faites pas, répond Claudine. Les clients sont gentils. Ils vont s’étonner de ne pas voir Sylvain, car personne ne sait ce qui lui est arrivé. Vous ferez la jasette. Là, ce sont les baguettes pour Il Mondo. Comme on est lundi, ils ne rappelleront pas, mais, les autres jours, surtout le mercredi, il faut en préparer plus. Faut croire que les Italiens mangent plus de pain cette journée-là. Ils appellent vers onze heures et les baguettes doivent être prêtes à dix-huit heures, mais ça, c’est Rémi qui s’en charge. On a toujours de la poolish en réserve.
Claudine prend souvent Rémi par la taille, l’embrasse dans le cou, lui pince une fesse. Ensuite, elle se refait une beauté à la salle de bains, se change au sous-sol et en ressort transformée, un casque de moto dans les mains, annonce qu’elle s’en va rejoindre sa nouvelle conquête, une Arménienne fraîchement arrivée au pays. Rémi lui demande de se reposer, tout de même. Claudine ne semble pas écouter. Rémi explique plus tard à Lucienne que Claudine est excessive et brûle souvent plusieurs de ses chandelles en même temps, et que, parfois, elle ne peut venir travailler. Double labeur alors pour Rémi. Mais c’est si rare, et Rémi aime beaucoup Claudine.
Il faut maintenant dérouler l’auvent de la façade, signe que la boulangerie a ouvert son grand œil sur le monde. Quelques instants plus tard, le premier client, le même depuis des années, Michel, le vieux garçon d’en face, un bibliothécaire.
— Vite, vite ! J’ai besoin de ma drogue ! Je suis en manque !
— Bonjour, Michel. Lucienne, ce sera un pain au tournesol.
Rémi fait les présentations, mais Lucienne est encore trop occupée à trouver le bon pain pour saluer.
— En bas, à droite, ma belle dame. Où est notre Sylvain ?
On lui explique. En lui remettant son pain, Lucienne glousse de plaisir en clamant le prix. L’argent est déjà sur le comptoir. Le bonheur de Lucienne tombe à plat. Michel se dit enchanté de rencontrer une si jolie dame. Lucienne semble prendre quelques secondes pour déterminer s’il s’agit là d’une mauvaise plaisanterie ou s’il y a matière à compliment. Au bon sourire du bibliothécaire, elle finit par radoucir ses traits et rougir, et le moulin à paroles se met en branle. En cinq minutes, elle sait tout de Michel, du moins, ce qu’il lui est nécessaire de savoir pour l’instant.
Le bibliothécaire quitte la boulangerie en promettant de revenir demain.
— Il va pas manger tout ce pain-là dans une journée ?
— Faut croire que si.
— Y’é ben bâti pourtant.
— Il ne boit pas, ne jure pas, et fait son petit yoga quotidien.
— Il n’a pas de femmes.
— Eh non.
— Intéressant…
— Il avait l’air intéressé aussi…
— Tu me fais marcher !
— Pas du tout ! répond-il en l’embrassant sur la joue.
— Mon Dieu, ma première journée, pis mon premier prospect.
— Tu ne vas pas vite en affaire ?
— J’ai pu de temps à perdre, moé ! dit-elle en rigolant.
Un second client, le coursier de chez Il Mondo. Ensuite, la valse de la porte qui s’ouvre et qui se referme. On dévalise la tablette des croissants et des chocolatines ; Rémi remet dans les fourneaux une seconde série de pâtisseries qui se vendront sur l’heure du midi. Tant à faire : surveiller, compter, faire les espressos, Lucienne apprendra plus tard. Il faut discuter avec les clients, rattraper le fil de chacune de leur histoire qui, pour la plupart d’entre eux, n’a pas vraiment dévié de leur course. Beaucoup affirment s’être ennuyés du bon pain de Rémi. Chaque fois, Lucienne hausse de fierté sa poitrine, comme s’il y avait un peu d’elle dans ce beau rouquin. Rémi s’amuse avec Lucienne ou de Lucienne, explique qui est qui, quand et comment. Lucienne enregistre les données, ne paraît nullement fatiguée après deux heures d’intense clientèle. Quand, soudain, la boulangerie se vide de tout le monde, Lucienne s’assoit sur son banc et éclate de rire.
— Mon Dieu, pourquoi je ne suis pas venue ici avant, moi !
Rémi s’appuie contre le comptoir.
— On en reparlera dans trois semaines !
— J’ai-tu été correcte ?
— Impeccable. On dirait que t’as fait ça toute ta vie !
— Mets-en pas trop, mon garçon ! Mais t’as raison, on verra dans trois semaines. J’ai pas non plus trente ans comme ton Sylvain. Pis il va ben finir par revenir.
— Il sera absent au moins trois mois, vu sa jambe. Il faut que je trouve un remplaçant.
— Ah bon ? Je pourrais avoir la job ?
— Moi, je n’y vois pas d’inconvénients ! Mais dans le temps comme dans le temps, OK ?
— Hi, hi, hi. Bon, c’est le temps de m’apprendre cette machine-là, ajoute-t-elle en pointant la cafetière espresso.
Le temps file. En dictatrices exigeantes, les choses à faire rythment les heures. Certains clients du matin reviennent prendre un sandwich et un café, Lucienne leur fait la conversation pendant que Rémi planifie le reste de la semaine.
L’après-midi est beaucoup plus calme, sauf que la radio, que Rémi avait l’habitude d’allumer, est demeurée éteinte devant le babillage incessant de Lucienne. En quelques heures, Rémi renoue avec son passé, qui est qui, quoi est quoi, qui sera avec qui. Il ne reconnaît pas tout le monde ; il est parti si tôt de la campagne.
— Dis donc, pour quelqu’un qui s’ennuyait, tu devais bien être toujours collée à ton téléphone pour savoir tout ça !
— Même pas ! Tu sais ben que, dit de même, on dirait qu’il se passe ben des choses, mais c’est comme tout le reste, il faut attendre longtemps avant de pouvoir faire une seule phrase avec la vie de quelqu’un. Le monde, ça se remue pas fort…
— Les gens n’y sont pas obligés.
— Ben on devrait les forcer ! Tiens, Marie-Claire et Luc, par exemple. Des fois, si j’étais pas là pour leur dire quoi faire, ils auraient tout laissé tomber. Ils n’ont rien fait avec le manoir.
— Si, des petits, et puis, ils ont chacun leur métier.
— Pis ils s’ennuyaient, alors ils ont fait ce que tu sais.
— T’es pas un peu sévère, Lucienne ?
— P’têt ben, mais dans mon temps, c’était plus simple…
— Ne commence pas ça avec moi, veux-tu ? Dans ton temps, on faisait peut-être pas l’amour à trois, mais on faisait soit l’amour dans le vide, soit on se fermait les yeux pour le faire, soit on allait dans l’étable essayer la voisine ou le livreur de lait, toutes orientations confondues. Puis avant ton temps, on trimait encore plus dur, on se faisait promettre l’enfer avant le paradis. Puis encore avant ce temps-là, on mourait souvent avant d’avoir éjaculé son premier litre de sperme. Et si on va encore plus loin en arrière, les femmes mouraient dans leurs eaux, on dévorait les entrailles de l’ennemi pour se donner des vitamines, et des villages entiers se droguaient au blé mal entretenu. Alors on sortait les bûchers et on brûlait les hérétiques qui avaient des visions. Remonte comme ça, aussi loin que tu veux, tu vas trouver de la sueur, du plaisir, des baisers, de l’acharnement, des adultères, des massacres et beaucoup, beaucoup d’ennui. Ton passé, ma bonne Lucienne, n’était pas plus simple, il était différent !
Lucienne ne répond pas tout de suite, les yeux ronds.
— Ciarge ! finit-elle par dire, en éclatant de rire. Je disais ça comme ça, moé !
Rémi sourit, troublé par son emportement. Lucienne se rassoit, pianote sur la caisse enregistreuse.
— Tu ne vides pas le tiroir, de temps en temps ? Il me semble qu’il est plein.
— T’as raison. J’ai complètement oublié ça.
En libérant le tiroir-caisse, Rémi fait un décompte sommaire.
— C’est bien parce que j’aime faire du pain que je fais ça. Tout juste assez pour couvrir les frais.
— J’aurai pas de salaire ?
— Mais si, tu vas en avoir un !
— Je disais ça pour rire.
— Non, j’y tiens. Je ne suis pas riche ! C’est Victor qui me fait vivre. L’argent que je fais ici sert à payer les frais fixes, ce qui comprend ton salaire, et j’ai de quoi faire face aux imprévus, du moins, les petits. Et, comme tu le sais, c’est Victor qui paie l’installation de l’air conditionné.
Il pointe du doigt le haut de la porte.
— On va l’installer là, puis on va mettre une vraie porte pour séparer l’avant de l’arrière. Comme ça, les clients seront bien au frais. Tu vois, si je n’avais pas repris avec Victor, je vivrais sans doute dans un petit appartement, satisfait de mon sort, tranquille. J’ai l’âme vagabonde.
— Et le pocheton voyageur.
— Le pocheton ?
Elle rit.
— Tes testicules !
— Ah ! D’où ce que tu sors ça ?
— De ma grand-mère.
Elle l’observe faire le tri des billets, les orienter, face célèbre par-dessus face célèbre.
— T’es malheureux, toi.
Il s’arrête, puis reprend l’examen des billets, chiffonne et place à la lumière un gros billet.
— J’ai oublié de te dire. Pour les billets au-dessus de 20 $…
Il lui montre quoi vérifier, lui demande de lire les différents avis émis par les policiers, les fausses séries de numéros, les nouveaux arrivages de contrefaçons, s’assure qu’elle comprend. Elle répond par un large sourire de contentement et, pendant qu’elle fait ses devoirs et qu’il continue son tri, elle revient doucement à la charge.
— Tu ne m’as pas répondu.
Il ne quitte pas les billets des yeux.
— Si, je suis heureux. Je vis dans le plus beau pays du monde, je mange à ma faim, je baise à ma faim.
— Pis tu ne deviens même pas gros.
— C’est de famille.
Elle soupire et retourne à l’étude des feuillets de la police. Rémi lui sait gré de ne pas poursuivre la conversation sur ce sujet. Malheureux ? Il a autre chose à faire pour l’instant. Il verra demain, ou après, après, après-demain. Une chose à la fois, et, pour l’instant, ces choses se comptent en billets de banque.
Un homme entre et demande s’il peut accrocher sa petite annonce sur le babillard. Rémi lui décoche un large sourire et l’invite à le faire. L’homme s’exécute et le remercie avant de sortir.
Rémi va voir ce qu’il a à offrir. Cours de yoga pour hommes.
— Pocheton voyageur, tu as dit ?
— Maudits hommes !
Lorsque Rémi met la clé dans la porte, douze heures se sont écoulées. La rue ronronne à l’ombre de l’artère principale. Pour récompenser Lucienne, Rémi l’emmène au restaurant.