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Les Années-rebours

Les fées sont des menteuses

Luc appelle en milieu de soirée. La naissance des jumeaux s’est très bien passée, un garçon et une fille. Rémi le félicite. Pressé, Luc met rapidement fin à la conversation. Rémi a remarqué la neutralité de la voix de Luc, comme si l’homme en était déjà arrivé à ce mensonge qui sépare les nuits des jours, et qui range les épisodes obscurs, mais sincères, dans la fosse masculine de l’oubli.

Il aurait aimé lui dire que, dans son monde, on n’accepte la liberté que si elle s’accompagne de camaraderie, de reconnaissance mutuelle, qu’il existe un code tacite, dont personne ne connaît ni les clauses ni la variété des alinéas, et qui existe pourtant, spontanément. Mais voilà, Luc ne fait pas partie de ce monde et s’en éloigne. L’amour amitié, l’amourtié, l’amour tué, des concepts étranges dont Rémi ne saurait pas, lui-même, user à bon escient.

Comme il a encore sur ses lèvres le sel de la peau de Stéphane, il ne peut se prendre tout à fait au sérieux. Vivre au-delà du mensonge n’est pas un gage de bonheur.

Minuit. Lucienne rentre. Rémi lui annonce la bonne nouvelle. Elle est contente, lui, en colère. Elle ne s’aperçoit de rien. Elle raconte sa soirée. Irène a insisté pour qu’elles aillent au cinéma ! Le film, d’après Lucienne, était bon, une histoire d’amour comme il ne s’en fait plus, avec de la musique langoureuse gavée de violons. Elles ont poursuivi la soirée dans un petit restaurant, trop cher au goût de Lucienne pour ce qu’il y avait dans les plats, mais comme c’était Irène qui payait… Du bien bon monde, cette Irène, de répéter Lucienne. Elles ont beaucoup ri, et bu. Lucienne n’est pas trop habituée. Elle ne se souvient plus qui, d’elle ou d’Irène, a parlé le plus. Elles se sont découvert des points en commun, conclut-elle en bâillant et se traînant jusqu’à son lit.

Rémi monte à son bureau et démarre l’ordinateur qui, une fois les multiples fonctions de mise en route effectuées, s’arrime à l’anxieux pouls de la planète. Rapidement, des demandes de conversation s’agglutinent à son écran. Ses contacts habituels, Rozio, Phylos, Fun, Fritz, Cobra et un bouquet d’autres noms inconnus. Son agacement frise l’intolérance, même s’il sait qu’ils n’y sont pour rien, qu’ils n’ont pas tort d’insister, ni raison de s’offusquer de son silence. Ils comprendront, le croiront attiré par une jeune bête cyber, un corps en chaleur, soupireront de ne pas être l’objet de son désir. Il les ignore donc tous, car Rui est en ligne.

Night] Bonsoir, le Brésilien.

Quelques secondes plus tard, il reçoit la réponse.

Rui] Bonsoir, homme du Nord.

Il lui décrit la scène de la piscine avec Victor.

Rui] Ça devait arriver, ce n’est pas bien grave.

Night] Cela a son importance.

Rui] Je sais, mon ami. Je devrais te plaindre, mais vous vous trahissez depuis cinq ans. C’était annoncé depuis longtemps. Ce qui importe, ce ne sont pas tant les trahisons que le sens que vous y accordez.

Night] Tu aurais fait un bon psychologue.

Rui] Je suis professeur, c’est la même chose, parfois. Ici, les problèmes sont moins… comment dirais-je…

Night] Bourgeois ?

Rui] Peut-être.

Night] Ce n’était pas comme ça, au début.

Rui] Ah bon ? Raconte.

Night] Tu ne me crois pas.

Rui] Oh si, l’ami, pardonne-moi. Je porte mon pesant d’angoisses, moi aussi. J’ai ouvert la boîte que mon père avait laissée pour moi. Des tas de bricoles sans importance. Il gardait tout, maniaque. Il y a même des débuts de manuscrits, des projets littéraires. Beaucoup de pellicules non développées. Je vais devoir découvrir tout ça. En plus, un journal, plutôt un ramassis de notes, des confidences qu’il se faisait à lui-même. Plus je plonge dans cette boîte, plus mon père me dégoûte. Je découvre ses rêves alors qu’il ne nous a montré que ses vices. N’accorde donc pas trop d’importance à ce que je dis. J’ai lourd à porter. Je ne suis pas d’un bon secours, excuse-moi.

Night] Je comprends très bien. Le livre entre Victor et moi ne s’est pas encore refermé. Tu as raison, ce ne sont pas tant les trahisons que ce que l’on en fait qui importe.

Il se passe quelques minutes avant qu’un autre message n’apparaisse.

Rui] Rémi, je m’absente de ce monde, de cet Internet pour un temps. J’ai besoin de reprendre pied.

Night] Tu m’abandonnes ?

Rui] Ne sois pas stupide. Je ne pourrai jamais te quitter. Ma mère a besoin d’aide pour dénouer les fils de la succession. Trop de bandits s’apprêtent à mettre le grappin sur ses maigres avoirs, en plus des photos de mon père, qui dorment depuis si longtemps dans des boîtes. Pourquoi sommes-nous si préoccupés de refaire le passé alors que notre vie est si courte, paraît tellement saugrenue… Partir là-bas est un suicide ; Helio m’a fait une scène. Il pense, lui aussi, que je le quitte. Il me suivra, bien entendu. Sa compagnie a des bureaux dans la région. Entre lui et moi, c’est à la vie et à la mort. Certes, cette vie ressemble parfois au silence de la mort, mais il m’a engueulé pour mieux me prendre dans ses bras, là où il fait bon de se réfugier depuis si longtemps. De nous deux, je suis l’instable, et lui, le conservateur. Or, c’est lui, il y a vingt-cinq ans, qui m’attira dans son lit, lui plus vieux que moi de douze ans. Maintenant, je suis celui qui tire sur les couvertures pour qu’il sorte du lit. Je lui dois tout, mais il me doit bien ça.

Night] Je vous envie.

Rui] Ne dis surtout pas ça. Vous possédez toutes les richesses du monde.

Night] Tu ne vas pas recommencer ?

Rui] Pourquoi pas ? Ne nous envie surtout pas. La lecture que nous faisons du Paradis est seulement différente. Ne t’en fais pas pour moi. Je reprendrai contact avec toi très rapidement, car j’ai trop soif de te savoir près de moi. Mais en même temps…

Encore ce silence mystérieux.

Night] En même temps, Rui ? Tu es là ?

Rui] En même temps, puisque tout est impossible…

Night] Je te sens triste.

Rui] Je le suis, mais il s’agit d’une bonne tristesse. Tu veux que je te conte une dernière histoire ?

Night] Elle me consolera ?

Rui] Tu verras. Il s’agit d’un Écossais qui devint follement amoureux d’une fée. Celle-ci s’amusa un temps avec lui et ils eurent un bel enfant aux cheveux d’Écossais frisés comme des nuages. Les fées, c’est bien connu, sont des êtres tendres, mais n’appartiennent à personne. Un jour, elle voulut quitter le mortel pour retrouver son univers et les night-clubs. À regret, le mortel la laissa partir. L’enfant était inconsolable. Il en perdit ses belles boucles frisées. On le prit même pour un Britannique ! Un soir, la fée, qui avait presque oublié son existence (les fées, tu sais…), la fée, donc, l’entendit et fut prise d’un remords de fée, c’est-à-dire qu’elle se pinça les lèvres en se disant que c’était bien dommage. Pour ne pas être en reste avec l’humanité, elle décida de créer les étoiles afin que, lorsque les enfants s’endorment, ils entendent la voix de leur mère disparue. Depuis ce temps-là, les hommes n’ont de cesse de vouloir rejoindre les étoiles et ont inventé les fusées, la NASA, le Soviet suprême. Ils mentent à leurs enfants en leur promettant que, peu importe ce qui leur arrivera, ils se reverront, un jour, là-haut.

Rémi sourit.

Night] Il me semble qu’il y a quelque chose qui cloche dans ton histoire…

Rui] Tu ne m’en veux pas ?

Night] Quoi donc ?

Rui] De partir.

Night] Ce n’est qu’un au revoir.

Rui] Qui sait…

Night] Qui sait, en effet ? Inch Allah. N’oublie pas, je t’ai fait des promesses.

Rui] Tu es une fée, Rémi. Au bon plaisir de Dieu. Je t’embrasse.

L’icône de Rui s’éteint, retournant dans la zone des contacts hors ligne. Le ballet des rencontres n’en continue pas moins dans Internet. Rémi se sent très seul, étranger aux multiples orgasmes qui se fomentent, ignorant de ceux qui ont cours ou de ceux qui viennent d’avoir lieu, banni des jardins secrets, oublié par Rui. Certes, son ami reviendra.

Il éteint l’ordinateur, se lève et regarde par la fenêtre, en direction de la chambre de Cobra. Les rideaux sont tirés pour une fois. Émile n’est pas non plus dehors. Victor l’abandonne, et c’est tant mieux, Stéphane n’est qu’une hypothèse. Lucienne dort, et il ne sait rien d’Irène. Le cercle de ses amis ressemble à un club décimé par la fatalité.

Il saisit la pleine mesure de son existence, quand sa peau est l’unique périmètre possible, sa respiration, la seule direction qui ait un sens. Ses pensées, quant à elles, lui demeurent fidèles, à la vie et à la mort ; elles attendent qu’il s’endorme pour relâcher les fantômes. Demain sera une autre prison.