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« Bonjour, mon ami.

Je n’aime pas envoyer des lettres par Internet. Il y manque ces si beaux timbres qui ont fait le bonheur de mon enfance. Mais à quoi sert de vouloir utiliser la poste quand celle-ci a remplacé les belles images par des codes à barres ? Le Brésil n’échappe pas à la mode, et moi, Rui Amaral, ne peux rien y faire !

Helio et moi nous sommes encore disputés pour des vétilles. Rien de grave donc, je l’aime tout autant, même si nous ne nous faisons plus souvent l’amour. Je me rappelle que, voilà maintenant bien longtemps, nous nous roulions sous les draps, parfois avec des amis. Nous étions jeunes, gavés de LSD et de bonheur, de bien beaux timbrés pour reprendre mon introduction postale.

J’ai rencontré des amis dans un bar. Mais dois-je vraiment les considérer comme mes amis ? Je déteste les ghettos, surtout celui qui nous confine, nous, pauvres homos, dans des bars qui ressemblent pourtant aux bars des gens qui se disent normaux ! Les vulgaires côtoient les vulgaires. Merde contre merde. Mes amis parlaient de sexe comme d’autres parlent de voitures. Ils n’arrêtaient pas de me questionner sur ma relation avec Helio, s’amusaient, incrédules, de notre fidélité. Ce ne sont que des hypocrites envieux !

Ils n’ont pas changé depuis quinze ans. Ils parlent des mêmes sujets, des mêmes problèmes, de celui-ci qui les a largués, de celui-là qu’ils voudraient dans leur lit, de cette chanson qui fait sensation. Rien de profond ! Le temps s’est-il arrêté pour eux ? Sont-ils déjà morts ? Ou est-ce moi qui vis un mauvais rêve ?

J’irai me promener demain, pour me changer les idées. Je prendrai ma bicyclette et irai près du lac regarder les passants, des gens que je ne connais pas. Au moins, ils me paraîtront vivants parce que je ne connaîtrai jamais les détails alarmants de leur immobilité !

Je suis en colère, tu le vois bien. Et pas seulement à cause de mes amis ou de mes disputes avec Helio. Ma colère date de mon enfance. Nous étions tous des anges, mes sœurs et moi. Que sommes-nous devenus ? De lamentables corbeaux qui croassent leur amertume. Regarde cette photo que je joins à ce message. J’avais huit ans. Mon père venait de m’offrir un de ces nièmes cadeaux empoisonnés. Un moulinet, pourtant.

Regarde comme j’ai l’air triste. Mon père a toujours eu du génie pour prendre des photos. Moi, je fais la moue ; le jouet tourne et semble m’inviter à m’amuser. Je reste accoudé à l’arbre et tiens mes lèvres serrées.

Je suivais mon père dans ses voyages d’affaires. Sur cette photo, nous étions à Recife. Je me rappelle très bien de cette période. Mon père m’emmenait dans des restaurants chics, m’achetait des jouets très chers, puis il me laissait seul dans notre chambre d’hôtel pendant qu’il allait s’amuser avec les putes.

Dans mon grand lit, j’attendais son retour. Quand il revenait, il me tassait sans ménagement, saoul et empreint d’odeurs que je ne sus déchiffrer que bien des années plus tard.

Tu vois donc encore plus le génie de cette photo. Le moulinet représente mon père et la photo est centrée sur le jouet, pas sur moi qui lui fais tous les reproches.

Je n’ai jamais raconté cela à personne. Ma mère devait connaître les infidélités de mon père. Peut-être est-ce pourquoi elle ne souriait jamais pour lui quand il la prenait en photo. S’aimaient-ils ? Je devrais le leur demander avant qu’ils meurent. Ils sont si âgés. Auront-ils le courage de me dire leur vérité ?

Je t’embrasse.

Rui »