— Bonjour, mon garçon !
Lucienne l’embrasse, suivie de Luc qui apporte les valises.
— Salut, beauté !
Rémi accepte la joue de l’homme.
— Ça fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds ici !
— Un an et demi, suggère Rémi.
— Les bébés, c’est pour bientôt !
— Parle-moé z’en pas, je me sens toute croche de laisser Marie-Cé seule, dans son état.
— Sa sœur arrive demain, rassure Luc, y a pas à s’inquiéter. Les valises, c’est où ?
— Lucienne, je te prête ma chambre.
— Tu vas dormir où ?
— Dans mon bureau, en haut, j’ai un bon divan-lit.
— Attends, Luc, je t’aide. C’est par là.
Après avoir déposé les valises dans la chambre, Luc se tourne vers Rémi.
— Tu vas bien ? demande-t-il.
Sans attendre la réponse, Luc s’approche, avale les lèvres de Rémi, puis la pièce. Rémi se tait, goûte le baiser trop brusque, et d’une salive apeurée. Il rebrousse chemin.
Lucienne s’est assise au salon, triture un mouchoir qu’elle porte, de temps en temps, à son visage pour chasser un début de moiteur. Elle examine la pièce :
— Je ne me rappelais pas comment c’était beau, chez vous. C’est bien décoré !
Elle a revêtu la robe rouge étrennée à l’anniversaire de Rémi.
— T’es donc bien belle, complimente Rémi.
— Arrête-moé ça, j’ai juste cette robe-là. Qu’essé que j’vas faire si tes clients me voient toujours avec la même robe ? J’ai pas pensé à ça pantoute. Je commence à être étourdie !
— On pourrait aller magasiner ça ensemble, propose Luc.
— Tu ne travailles pas aujourd’hui ? demande Rémi.
— Non ! J’ai pris congé !
— Il est d’bonne humeur sans bon sens, aujourd’hui, ajoute Lucienne, en le dévisageant. C’est parce qu’il venait te voir, j’en suis certaine.
— On ne peut rien te cacher !
Luc embrasse Lucienne sur le front.
— Ah, c’est vrai, t’as une piscine !
Il se dirige vers l’arrière, ouvre la porte patio, se déshabille, ne gardant que son caleçon. Se retourne vers Rémi.
— Je peux ?
— T’es bien parti.
Luc est déjà dans l’eau, manœuvre quelques instants, puis lance son caleçon sur le patio. Lucienne et Rémi sortent à l’extérieur.
— Il n’est vraiment pas normal, dit Lucienne, courroucée. Qu’essé que les gens vont penser de le voir se baigner tout nu comme ça !
— Ne t’en fais pas, mes voisins ont l’habitude. Tu apprendras à les connaître.
— C’est rassurant…
— Tu n’es pas contente de me voir ?
Elle se tourne vers lui, radoucit son regard, lui prend le visage à deux mains, comme elle aime le faire.
— Mais si, mais lui, là, il me gâche mon plaisir. Pas toé, on dirait ben…
Rémi observe Luc faire ses longueurs.
— Tu sais, moi, quand il y a un homme nu quelque part, et spécialement dans ma piscine…
— Tu changeras ben jamais.
— T’as apporté ton maillot de bain ?
— Certain ! Mais j’irai pas me mettre toute nue pour toi, dis-toé ça !
Il rit. Luc fait la planche.
— T’as pas honte de te montrer l’zizi d’même ? lance Lucienne.
— Laisse-le, il a besoin de s’exprimer, suggère doucement Rémi. Tu veux quelque chose à boire ?
— Du vin blanc, t’as ça ?
— Oui ! Je savais que tu venais !
— T’es fin.
Sur les entrefaites, Irène sort sur son patio.
— Ah, Irène, vous allez bien ? J’ai de la belle visite, comme je vous l’avais annoncé.
— Bonjour ! J’ai entendu le mot zizi…
— Tu voué ben ? Y’m fait honte ! Y’m fait honte !
— Vous devez être Lucienne ? demande Irène.
Luc fige sur place. Rémi a du mal à retenir son rire.
— Vous vous joignez à nous pour l’apéritif ? demande-t-il à Irène.
— Volontiers ! Ne vous déplacez pas, je connais le chemin !
Luc sort rapidement de la piscine, cherche son caleçon que Rémi a pris soin de cacher derrière lui, dans ses mains.
— T’as l’air fin, là, hein ? dit-il.
— Fais pas le con.
— Elle est aveugle, Luc.
— Ah…
— Tiens, le voici, ton caleçon. Y a une serviette dans la salle de bain, à droite.
— Merci.
— Allez ouste ! charge Lucienne en lui tapant une fesse. On n’est pas en campagne icitte !
— Parce qu’il se promène tout nu comme ça au manoir ?
— Sur la grève ? Mets-en !
— Ça te fait quelque chose à regarder.
— J’préfère les mouettes aux tapettes.
— T’es en colère contre moi ?
Elle plisse les yeux.
— Tu sais pas le bordel que t’as mis au manoir !
— On n’a rien fait…
— Eille, à d’autres.
— On en reparlera, ok ?
Irène traverse la haie à l’endroit qu’ils ont surnommé leur passage secret. Pieds nus et vêtue d’une robe de coton beige enjolivée de dentelle, elle se dirige lentement vers l’escalier.
— C’est une jolie dame, murmure Lucienne.
— Oui, très gentille, tu vas l’aimer.
Rémi descend les escaliers à la rencontre d’Irène. Il lui prend le bras et l’accompagne jusqu’au patio.
— Merci, mon bon prince, dit-elle d’un ton faussement aristocratique.
Elle tend la main vers Lucienne.
— Bonjour, Lucienne, Rémi m’a longuement parlé de vous.
— Ah bon ?
— Oui, et en bien, rassurez-vous.
Luc revient de la salle de bains, habillé. À son approche, Irène se tourne vers lui.
— Ça, ça doit être le zizi.
Rémi éclate de rire. Luc rougit.
— Bonjour, je suis Luc, enchanté, dit-il.
Il lui serre la main.
— Poignée de fer. Un bel homme, à ce que j’en saisis.
— Oui, un ben bel homme, mais totalement écervelé par les temps qui courent !
— Lucienne, tente de temporiser Luc.
— C’est la liberté, madame Lucienne.
— Lâchez-moé le Madame, voulez-vous ?
Irène rit.
— Tant mieux ! Et ces verres ?
Rémi sort de sa rêverie.
— Ah, pardon ! J’y vais.
— Je te suis.
— On s’assoit, Lucienne ? Nous serions mieux à l’ombre, près de la piscine. Vous m’aidez ?
— Ben certain.
Rémi se dirige à l’intérieur, en compagnie de Luc.
— Les verres sont dans le buffet, là. Tu prends quoi ?
— T’as de la bière ?
— Oui, dans le frigo.
Pendant que Luc cherche les verres, puis sa bière, Rémi l’observe du coin de l’œil, s’imagine, un court instant, qu’il est l’homme de sa vie.
— Ah, ma préférée, en plus.
Rémi sourit. Il enlève les cellophanes qui recouvrent les deux assiettes de canapés qu’il a préparées. Luc se place derrière lui et en subtilise un. Comme un couple, se dit Rémi, comme deux êtres qui savent faire fâcher l’autre tout en le faisant sourire.
— Mange pas tout !
Rémi se tourne vers lui en gardant silence.
— Quoi ? demande nerveusement Luc.
Rémi se contente de lui sourire pour l’apaiser, mais il ne sait pas mentir. Si Luc sait déchiffrer ce silence, il pourra l’interpréter de plusieurs manières, du « Tu me manques » au « Il est trop tard pour refaire ta vie. »