Ouverture de l’ordinateur, patience pendant qu’un monde se construit. Messagerie. Que des pourriels, la plupart américains. Ouverture de l’application de clavardage vidéo. Les icônes habituelles, la liste des contacts et celle des usagers en ligne, tri par pays, c’est l’heure des Amériques. Le silence ; ses amis ne sont pas là. L’écran ne promet rien. Rémi ne désire pas partir à la chasse. Il promène le pointeur de la souris sur sa liste de contacts. Il clique sur chacun des noms. Des fenêtres de conversation apparaissent accompagnées de sa photo, légèrement différente pour chacune. Il les observe. Rémi qui s’ennuie, qui appelle. Il écrit.
Sad, you’re not there.
Il envoie.
Sad, you’re not there.
Il envoie.
C’est triste, tu n’y es pas.
Il envoie.
Et cetera dix fois.
Rui] Si, je suis là.
Il sourit.
Night] Tu n’apparais pas dans ma liste.
Rui] Je me suis mis invisible.
Night] Je vais en faire autant. Comme ça, nous ne serons pas dérangés.
Rui] Je viens d’arriver.
Night] Coïncidence, alors.
Rui lui envoie, chaque fois, une image à peu près identique, un peu de profil, ses traits redessinés par la lumière de sa lampe trop forte pour les cellules photoélectriques de sa caméra bon marché.
Rui] Je te l’ai dit, nous sommes faits l’un pour l’autre.
Night] Comme tu l’es avec Helio. Tu m’apparais triste.
Rui] Depuis toujours, tu ne crois pas ?
Night] Ce n’est pas vrai. Tu me souris en disant cela.
Rui] On ne peut rien te cacher, tu me lis si bien. On passe en vidéo ?
Rémi lance l’appel vidéo, en laissant le micro coupé comme à leur habitude. L’image de Rui lui parvient, floue, suffisamment claire toutefois pour que Rémi se croie à ses côtés, loin, au sud du Brésil.
Rui] J’ai une histoire à te raconter.
Night] Vas-y, je te lis.
Rui] Alicia m’a téléphoné aujourd’hui. Tu ne la connais pas. Voici sa photo.
Rui lui présente un cliché, travaille le zoom de la caméra pour que Rémi soit en mesure de bien voir les détails. Une femme, dans la quarantaine, les traits émaciés par la fatigue ou par la drogue.
Rui] Et voici son histoire, racontée schématiquement. Tu imagineras les dialogues. Je suis certain que tu sauras. Alicia déteste sa mère, et sa mère la déteste. De grosses engueulades chaque fois qu’elles s’appellent. Elles pourraient tout bonnement s’ignorer, mais c’est plus fort qu’elles. Et Alicia est pauvre, a besoin de sa mère pour garder Rodi, sa fille. Alicia était une charmante fille, vouée à un bel avenir. Ce fut ma première et seule amoureuse. C’était à la fin de notre adolescence. Il y a une dizaine d’années, elle s’éprit de deux hommes, tous les deux cocaïnomanes. Alicia le devint par la force des choses. Elle qui ne buvait ni ne fumait jamais… Ils se droguaient ensemble, faisaient donc tout ensemble : baise, querelle, viol, amour, pauvreté, extase. Un jour, un des deux hommes fut arrêté. Il s’évada, revint vers elle. Elle était enceinte de l’autre. Fou furieux, il sortit une arme et abattit le père de l’enfant. Les coups de feu alertèrent les voisins qui avertirent les policiers. Ce sont les caméras de la télé qui arrivèrent les premières et la folie de notre évadé jaloux décupla ; il a tiré vers les policiers qui ne se gênèrent pas pour riposter. Bang, bang, bon spectacle, on le tua. Les policiers s’aperçurent qu’il s’agissait d’une piquerie. Bang, bang. Ils massacrèrent tout le monde. Le Brésil ne s’en offusqua pas. Tous des voyous. Alicia survécut, parce qu’elle était déjà couchée, inconsciente. Le père d’Alicia, qui est banquier, paya de fortes sommes pour laver le nom de sa fille, mais il la renia et divorça de sa mère. On transféra Alicia dans un asile pour qu’elle se désintoxique. Elle disparut pendant six ans et, bien sûr, personne ne la désintoxiqua. Elle le fit elle-même, clouée à sa cellule. Rodi est née en prison et fut prise en charge par la mère hystérique d’Alicia. Puis, un jour, Alicia nous est revenue. Nous sommes sa seule famille. Personne ne connaissait son histoire, sauf Helio et moi. Comme son père avait lavé son dossier, j’ai pu intercéder auprès du directeur d’école pour qu’il l’engage en tant que suppléante.
Night] Comment est Rodi ?
Rui lui présente à l’écran une photo.
Night] Jolie fillette.
Rui] Un monstre.
Night] On le deviendrait à moins.
Rui] Certes. Voilà, mon histoire. Tu la trouves intéressante ?
Night] Triste.
Rui] Comme l’est le Brésil.
Night] Mes soubresauts personnels ne sont rien comparés à cette histoire.
Rui] Je ne l’ai pas racontée pour cela. Je viens de raccrocher avec Alicia. Elle s’était encore disputée avec sa mère. Je suis fatigué de la colère des gens. Tu es mon havre de paix. Pourras-tu dormir, maintenant que je t’ai raconté une histoire ? Partiras-tu en quête d’une queue à chevaucher et à vider ?
Night] Je ne suis pas pervers, Rui.
Rui] Qui te parle de perversion ? Je connais autant la nature des hommes que toi.
Night] Je n’ai pas vraiment le goût.
Rui] J’aime bien ce « vraiment » entre la négation et le complément d’objet direct.
Night] Pourquoi donc, monsieur le professeur de français ?
Rui] Il suffirait d’un dieu, d’un jeune papillon passant au-dessus de tes fenêtres cybernétiques pour que tu sois tenté de l’attraper avec ton filet ; voilà pourquoi tu n’as pas dit simplement « je n’ai pas le goût ». Tu lui casserais les ailes, le violerais. Ensuite, tu le relancerais au ciel. Par la magie du cyber, de nouvelles ailes émergeraient, et le jeune papillon irait se faire briser les membres ailleurs.
Night] Ainsi sont les hommes ?
Rui] Une belle invention, en tout cas.
Night] Quoi donc ?
Rui] Le désir.
Night] Et le cyber.
Rui] Rien n’est laissé au hasard. Il doit bien y avoir une raison derrière cette construction virtuelle.
Night] Tu crois qu’un jour, nous pourrions n’être qu’une seule et même conscience ?
Rui] Jamais, je crois. La vie se chargera de déjouer nos plans et de brasser les cartes. Elle veut que ça bouge. Elle est gourmande, avec des lèvres de Babel.
Night] Mais encore.
Rui] J’ai encore la colère d’Alicia dans les oreilles.
Night] Que disait-elle à sa mère ?
Rui] Je te l’ai dit, invente toi-même le dialogue.
Night] « Tu ne m’as jamais aimée, tu préférais tes réunions sociales et ton syndicat, ton fameux syndicat ! Je voyais clair dans ton jeu, même quand j’étais petite. Il y avait le beau Fernando. Ensuite, il y a eu ton Che Guevara de service. Mon père a toujours dit que tu étais une putain, salope ! »
Rui] C’est à peu près ça. T’en as mis un peu trop, mais l’essentiel y est. Pathétique, n’est-ce pas ?
Night] Quelle heure est-il avec tout ça ?
Rui] Tu t’ennuies avec moi ?
Night] Non, demain, je dois me lever tôt. Lucienne va se lever aux aurores, je la connais.
Rui] Elle semble apaisante.
Night] C’est une bonne manière de la décrire. La simplicité de la campagne.
Rui] Tu veux rire ?
Night] Je sais, je sais. Mais tu me comprends.
Rui] Je comprends toujours tout. Que feras-tu de Luc ?
Night] Rien de particulier. Puis, il y a toujours Stéphane dans le décor.
Rui] Et ton Victor ?
Night] Bien sûr, Victor.
Rui] Je ne te crois pas.
Night] Cette discussion pourrait s’éterniser, à ce compte.
Rui] C’est ce que je veux. Et puis, c’est toi qui en rajoutes, Luc, Stéphane, Victor, Rui…
Night] Rui ?
Rui] Non ?
Night] Bien sûr.
Rui] Menteur, menteur, menteur. Je ne suis pas ton style. Renato l’est.
Night] Ton voisin de palier ? C’est vrai qu’il est beau.
Rui] Tu parles ! Une de mes amies m’a déjà dit : « Il est tellement beau que j’en ai mal aux ovaires. » Mais Renato ne chasse pas les ovaires ; il est perdu dans ses histoires d’amants. Il t’a trouvé très charmant, la fois qu’il t’a parlé. Il était si anxieux de te plaire.
Night] Un Freddy.
Rui] Qui ?
Rémi lui raconte ce que Lucienne lui a révélé.
Rui] Oui, Renato pourrait être ton Freddy, mais Renato vient d’obtenir un doctorat en philosophie.
Night] La belle affaire. Cela ne le rend que plus charmant.
Rui] Je savais bien qu’il était ton genre.
Night] Pas le tien ?
Rui] Non, moi, je fais dans la zoologie. Je collectionne les espèces rares, les gros éléphants qui se montrent en slip de satin rouge, jarretelles et dentelles noires. J’aime aussi les tout maigres aux grandes queues, on dirait des cactus assoiffés ; j’aime les pervers qui bavent juste à dire fuck ; j’aime les ventrus, les sangsues.
Night] Tu mens, Rui. Tu es un esthète.
Rui] Je pourrais te surprendre… Je suis un enfant du LSD, ne l’oublie pas. Et toi, que trouves-tu vraiment ici ?
Night] Mon visage, Rui, que ma seule image.
Rui] Réponse très philosophique. Voici mon corps, comme tu dis. Et voici une photo de moi, quand j’avais vingt ans.
Rui lui présente la photo, recule et cherche à imiter la même pose. Il revient, représente la photo, recule, reprend la pose.
Night] Tu étais beau !
Rui] Je ne le suis plus ?
Night] Mais si…
Rui] Je te taquine.
Rui regarde vers sa droite.
Rui] Hermina m’espionne encore. Je fais souvent exprès de me mettre nu. Tu as raison de chercher ton visage, les autres se font miroir pour nous. Et quelle que soit la manière dont ils déforment notre lumière, on finit toujours par s’y reconnaître…
Il se lève et présente à Rémi son torse en gonflant sa poitrine.
Rui] Fais abstraction du ventre. Ne suis-je pas attirant ?
Night] Si, tu l’es.
Rui] Tu mens mal. La prochaine fois, j’irai chercher Renato.
Night] Ne sois pas méchant avec moi. Tu te méprends sur l’usage que je fais de mon cœur. Il est temps pour moi d’aller me coucher. Bonne nuit.
Rui] Bonne nuit, beau menteur.
Rui lui fait une révérence, continue à bomber le torse en lui envoyant la main. Rémi interrompt la communication en pouffant de rire.
Il n’éteint pas tout de suite, passe son statut à « En ligne » afin que tous sachent qu’il est revenu sur la planète. Il observe la liste des gens en ligne. La liste change, des noms disparaissent, d’autres surgissent, comme si la surface de l’écran n’était qu’une émulsion de désirs. Une pastille verte apparaît sur le portrait de Cobra, puis sur celui de Fritz.
Les dialogues reprennent. Rui lui demande pourquoi il ne dort pas. Il lui répond qu’il n’a pas sommeil. Rui lui envoie un sourire et lui écrit : « Je te l’avais dit que tu étais menteur. Je t’empêchais de partir à la chasse. »
C’est un grand mot, se dit Rémi, personne ne mourra, que des petites morts possibles, l’extinction des envies. Cobra, comme toujours, lui fait des avances. Fritz lui avoue qu’« il est en chaleur ». Have fun, Fritz.
« Adieu, bel homme », écrit-il à Rui. Il éteint tout, l’ordinateur, la lumière de la lampe, puis ferme la porte du bureau.