Les vacances de Rémi s’étiolent sans qu’il en fasse un usage bien précis. Quelques jours passent. Il a du mal à relaxer. Habitué à travailler dur, la simple contemplation des heures lui apparaît du gaspillage. Après le violent orage qui assomma la nuit, qui inonda même certains boulevards de la ville, les jours ont retrouvé des températures plus confortables. Il fait toujours chaud, mais l’humidité n’est plus là à rôder et à engluer les visages. La ville n’en continue pas moins de cogner des clous ; les heures de lunch s’allongent, les soirées s’éternisent, les festivals pleuvent. Rémi reste chez lui. Victor est parti à un congrès de notaires, en Pennsylvanie. Ils ont fait « comme si », comme toujours. Il a écrit à Rui : « Les “si” et les “toujours” me blessent. »
La sœur d’Irène est revenue. Les deux femmes passent leur temps à la piscine, en compagnie d’amis. On rit beaucoup de l’autre côté de la haie, et on boit. Émile est souvent sur son toit ; Rémi l’a aperçu engager la conversation avec Irène. Elle a bien tenté d’attirer Rémi à ses fêtes, mais il a décliné. Son humeur s’est noircie.
Il passe de nombreuses heures à voyager sur Internet, à attirer des hommes à son écran. Des corps, des corps et des corps, gratuits, sans vergogne et totalement inoffensifs, à la portée de quelques clics. De beaux yeux, de jeunes cons, de vieux roublards, de tendres sourires, un rêve, des mal-aimés par centaines qui cherchent l’éternité en autant de clics, clics, clics. Rémi aime leur compagnie, une confrérie avant la lettre. Il aime et il déteste puisqu’il ne peut retenir de ces échanges que d’évasives adresses électroniques, que de faibles promesses de se rencontrer en vrai si, par le plus pur des hasards, on en viendrait à se promener dans le coin.
Il a souvent mal aux yeux, avale en série des verres d’eau, fait quelques longueurs dans la piscine, retourne devant l’écran, jette les heures à la poubelle comme une mauvaise écriture. Gaspillage, se dit-il. Il va loin. Il explore. On lui demande de montrer ses fesses, de se lécher les aisselles, de s’insérer le doigt dans l’anus. Il fait. Cela l’excite. Gaspillage d’enfants riches. On s’étonne de voir ici un si beau garçon. Il se contente de sourire, car il ne veut pas répondre, il n’a pas le goût des réponses. Et puis, des légions de beaux garçons viennent ici ; il doit bien y avoir une raison. Son impuissance à trouver le bonheur rôde ; il est conscient de sa présence. Il faut donc aller plus loin, s’épuiser, s’enorgueillir de voyages et d’aventure. Un chien qui court après sa queue. Les vérités et les mensonges se battent en duel et le sang versé se révèle une puissante drogue d’amour. Il retourne faire des longueurs. Il s’épuise et s’endort. Quand on tue le temps, il se venge ?
Rémi s’évade aussi dans des bars à la mode. Stéphane ne lui a pas laissé de numéro de téléphone. Il le cherche dans les saunas. Il en a ras le bol, demeure coi, assis sur sa chaise longue. Il s’ennuie. S’il respire, ce n’est pour personne, s’il aime, ce n’est que pour lui-même, s’il jouit, ce n’est que pour mieux s’endormir.
Il n’était pas comme ça, avant, l’auparavant de sa jeunesse. Il s’ennuie de Stéphane, aimerait revoir Luc, souhaite un miracle, des dents sur ses lèvres, ses lèvres sur des yeux.