Victor l’appelle de la Pennsylvanie. Il affirme adorer l’endroit. Un congrès de notaires gais, faut le faire, pense Rémi. Ça ou un Club de Fermières bisexuelles ; ça ou des nuits sur Internet…
Victor paraît trop enthousiaste au téléphone. Il l’appelle pour lui demander un service. Tout s’éclaire. Il faudrait lui télécopier un document probablement laissé sur son lit. Rémi va le chercher. Victor lui donne un numéro à composer. S’il peut transmettre cela tout de suite, il serait un amour. D’autres voix dans le combiné. Rémi comprend. Victor joue le jeu du « tout-va-bien-on-s’aime » devant ses confrères.
Il raccroche en lui souhaitant bien du plaisir, compose le numéro et observe les feuilles passer, une après l’autre, dans la fenêtre du télécopieur.
Victor est un bon gars, se répète Rémi. C’est lui, Rémi le rouquin, qui fait l’autruche en observant le monde avec son derrière.
Il fait nuit. Encore. Il regarde par la fenêtre de son bureau. Cobra a laissé ouverts les rideaux de sa chambre. Il fait l’amour. Rémi connaît par cœur sa routine. Ça finira par une éjaculation, bien sûr. Probablement sur le ventre de son ami, qui se servira ainsi du sperme déversé pour se lubrifier et jouir à son tour. Une danse triviale que l’on répète sans cesse comme si l’on était sourd. Il regarde l’horloge accrochée au mur. Où est Stéphane ?
Il revient à l’ordinateur, ouvre l’application de clavardage vidéo. Sa liste de contacts s’actualise. Khan, Rui, Cobra. Il est en ligne, celui-là ? Rémi retourne à la fenêtre.
Deux pastilles s’allument presque simultanément.
Rui et Khan.
Il ouvre leurs messages. Tous deux, dans des fuseaux horaires très éloignés l’un de l’autre, lui sourient. Chacun a joint une photo de lui-même, torse nu. Pas de surprise.
Rui enseigne le français, mais il est moins à l’aise quand il doit le parler. Rémi ne connaît du portugais que quelques mots. Depuis longtemps, ils coupent donc leurs micros et s’écrivent tout en gardant la vidéo ouverte. Le clavier leur sert de langue commune ; l’image se charge des sourires, des silences et des gestes.
Night] Bonsoir, cher Rui. Comment vas-tu ? Ici, je m’ennuie. Je suis en vacances et je ne fais que tuer le temps.
Rui] Bonsoir, ma belle nuit. Tu as lu ma lettre ? Tu aimes la photo ?
Dans une autre fenêtre, Khan ouvre la conversation.
Khan] Hello, sweetie.
Rémi répond tout d’abord à Rui.
Night] Oui, histoire fort intéressante. Excuse-moi de ne pas t’avoir répondu. Je suis plutôt dans ma bulle ces jours-ci.
Night] Hello, friend.
Les conversations se mélangent. Parfois, les réponses semblent surgir avant les questions ou avant que l’on s’aperçoive qu’un autre correspondant était impliqué. La communication cybernétique ressemble à un rêve, se dit Rémi.
Rui] Pas grave.
Khan] I’m happy, you know, met a guy, last night, here. I’m in love.
Night] Tu sembles songeur.
Night] So quickly ?
Khan] Love is quick, don’t you know ?
Night] I’m rather slow to fall in love.
Khan] It’s why you’re so sexy.
Night] Aren’t you supposed to be in bed at that time ?
Khan] Well, yes, but you know me.
Non, justement, pense Rémi.
Fuckerboy] Hi.
Rémi ne connaît pas Fuckerboy et ne veut pas le connaître. Trop jeune d’après son profil, il ne voit du personnage que son sexe en érection. Joli, tout de même.
Khan dit des sottises entremêlées de longues phrases mystérieuses. Il est saoul. Il décrit sa rencontre avec ce Britannique pour qui il clame haut et fort son amour. Ils ont ri pendant des heures, dit-il, et n’ont pas fait le cyber amour. Ils ont tous les atomes crochus nécessaires à une relation durable, d’après Khan. Rémi n’en croit rien.
Rozio apparaît, lui dit bonjour, torse nu, une image éclairée par une lampe blafarde. On se lève à Singapour. On dit « bonsoir » à l’Amérique, « va te coucher » à l’Europe, « bonjour » à l’Asie. Rozio veut lui faire l’amour sur-le-champ, avant de partir travailler. L’épouse de Rozio est déjà partie, les enfants à la garderie, et Rémi, aux dires de Rozio, est si beau. Pour lui faire plaisir, Rémi se déshabille et s’exhibe dans sa totalité. Rozio lui répond en montrant sa langue.
Rozio] You’re so sexy.
Tu en mets trop, Rozio.
Rozio] Cum for me, I will drink it.
Night] I’m not in the mood.
Rozio] You’re never in the mood for me.
C’est vrai. Rozio ne l’intéresse pas. Trop maigre et trop virulent. Va te rhabiller, Rozio, et va faire ta journée. Et puis, tu as ta femme à combler.
Rozio] I’m bi, you know, I can satisfy both of you.
Night] You can’t satisfy me, I’m eons away.
Rozio] Why are you mad at me ?
Night] I’m not, I’m just not in the mood with you.
Rozio] I’m so sad, need to cum.
Rémi est tenté de placer Rozio dans sa liste des refus.
Night] It’s easy to cum. Jerk off, you’ll be happier after that, don’t bother me with that !
Khan] What ???
Night] Sorry !!! It was not intended to you !
Rémi a cliqué sur la mauvaise icône. Il se reprend. Comme toute réponse, Rozio disparaît de sa liste. Soit qu’il s’est mis invisible en guise de représailles, soit qu’il est déjà parti.
Khan] So, a man wanted to fuck you ?
Rui] Je suis là. Excuse-moi. J’ai de la visite. Je reviendrai plus tard.
Rémi lui envoie un baiser. Rui en fait autant. Le nom de Rui disparaît de la liste des contacts en ligne.
Night] So, you’re in love ?
Khan] LOL
Night] What’s so funny ?
Khan] Everything, everyone is funny after half a bottle of whisky.
Rémi soupire. Ce n’est pas le genre de conversation qu’il désire avoir ce soir. Il décide de ne pas répondre à Khan qui ne s’en formalisera pas, il le sait. Il explore la liste centrale des gens en ligne. Il demande une liste par ordre des régions. Ils sont encore nombreux en Europe. Évidemment, l’Amérique pullule, quelques Asiatiques, deux Égyptiens anonymes, oppression oblige, des Turcs sibyllins, virilité à préserver. Il clique au hasard sur le profil des usagers, lit ce qu’ils ont à dire pour attirer la sympathie. Certains ne veulent que l’amitié. Il suffit de regarder la photo pour comprendre. Ce sont des gens âgés. Rémi leur parle de temps en temps. Il se défend de les prendre en pitié même si, parfois, la tentation est grande.
Rui réapparaît.
Night] Ta visite est partie ?
Le visage de Rui lui revient, souriant.
Rui] Oui. C’était Hermina, la vieille voisine. Elle est venue me masser les pieds. Elle adore faire ça.
Le second message arrive aussitôt.
Rui] Alors, mon bon ami. Comment fait-on l’amour aujourd’hui ? Par quel poète veux-tu commencer ?
Rui] Mes étudiants étaient insupportables.
Rui] Et toi ? Qu’as-tu fait ?
Rui] Helio est aussi insupportable, et le Brésil est au bord de la faillite.
L’homme est bavard, et paraît surexcité.
Night] À quelle question dois-je répondre ? Ce que j’ai fait ? J’ai désiré. Et je me suis mordu la queue.
Rui] Et tu l’as très belle. Le désir n’est que le symptôme d’une faim immense. Des millions d’années d’évolution, mon cher, se concentrent dans notre sexe. Voici ce que je mange.
Rui lui présente une assiette de spaghetti.
Rui] Des pâtes. Toujours des pâtes. Helio ne mange jamais avec moi, et moi, je fume trop et je mange mal.
Night] Fais de l’exercice.
Rui] Pffff… Je mourrai, de toute manière.
Night] Une bien jolie et triste histoire que tu m’as racontée à propos de ton père et toi.
Rui] Et toi ? Tu peux me raconter une histoire pour m’endormir ?
Night] Je t’ai déjà tellement raconté ma vie…
Rui] Que reste-t-il d’autre à nous dire, alors ? Tu n’es pas heureux.
Night] Bof.
Rui] Je t’avais écrit une autre lettre, hier soir, que je n’ai pas envoyée. Je l’ai détruite.
Night] Tu n’aurais pas dû.
Rui] Oh, si.
Night] Tu y disais quoi ?
Rui] Devine.
Rui lui envoie des yeux qui en disent long.
Night] Mais encore…
Rui] Tu es orgueilleux. Tu aimes que l’on te désire.
Night] Oui.
Rui] Je n’ai jamais rejoué avec un moulinet. Et toi ?
Night] Non. Ici, on appelle ce jouet un vire-vent.
Rui] Très joli, M. Rémi. Tu as revu Luc ?
Night] Non.
Rui] Tu vas le revoir ?
Night] Sans doute, parce qu’il est, en quelque sorte, mon voisin, mais je ne crois pas qu’on refasse l’amour.
Rui] Pourquoi ?
Night] J’ai passé l’âge des histoires compliquées.
Rui] Je ne te crois pas.
Night] On ne peut rien te faire croire, toi, le vétéran. Il y avait eu un autre homme la veille.
Rui] Salaud.
Night] Je ne suis pas très propre, en effet.
Rui] Non, je dis cela parce que je suis jaloux. Jamais je ne pourrai tromper Helio.
Night] Jamais ?
Rui] Sauf avec toi, ici, sur cet écran, sur le lit de l’Internet.
Night] Et si j’allais te voir ?
Rui] Nous ne ferions rien. Mais nous nous aimerions autrement.
Night] Tu es un homme sage.
Rui] Parce que fumer fait partie de la sagesse ? Non, je ne suis pas sage, je suis seulement épris d’un autre Rémi.
Night] Qui suis-je, pour toi ?
Rui] Ce qui est inaccessible. Comme la poésie.
Night] Voici mon corps.
Rui] Tu es en effet très beau. À côté de toi, j’ai l’air d’une méduse obèse.
Night] Mais non, tu as de beaux yeux et une âme vibrante.
Rui] Tu es insatiable.
Night] J’ai déjà posé pour un peintre. Il voulait que je sois en érection. Et lui, il en faisait autant.
Rui] Un pervers.
Night] Les artistes ont tous les droits.
Rui] Qui prétend cela ?
Night] Les artistes.
Rui] Laisse-moi rire. Et ça t’a marqué, ces érections ?
Night] En quelque sorte. Il n’était pas pervers ; seulement libre d’être ce qu’il était.
Rui] Il trompait sa femme comme toi tu trompes Victor ?
Night] Ne sois pas méchant.
Rui] Tu ne réponds pas ?
Night] Helio te trompe ?
Rui] Je ne sais pas.
Night] Si, tu le sais. Il n’est jamais là.
Rui] Tu ne nous connais pas.
Night] Tu es un être humain, ton histoire ressemble à la mienne, dans les gros détails.
Rui] Alors, pourquoi cherchons-nous tant à connaître les autres si leur histoire ressemble à la nôtre ?
Night] On oublie ?
Rui] Non… Nous passons le temps. On se le donne de main en main comme si nous ne savions pas quoi en faire.
Night] Que faudrait-il faire, alors ?
Rui] Tu es insatiable, je te l’ai dit.
Night] Je mourrai la bouche ouverte, comme un oisillon.
Rui] Ne trouves-tu pas nos heures plus riches quand on discute ensemble ?
Night] Oui.
Rui] Nous nous aimons, alors.
Night] Certes.
Rui] Tu vois, ce genre de caresses est encore meilleur.
Night] L’intensité se trouve donc toujours ailleurs que dans nos sens ?
Rui] Je n’ai pas dit ça. Toi, qui habites un pays riche, tu devrais seulement être un peu moins exigeant.
Night] Je suis corrompu ?
Rui] Tu es mon beau péché.
Night] Tu mélanges tout.
Rui] C’est ça, la poésie.
Night] Tout autour de nous, des hommes jouissent.
Rui] Ailleurs qu’autour de nous, crois-moi. Et d’autres meurent, et d’autres ont faim, d’autres rient, d’autres ne connaîtront jamais la misère alors que d’autres pourraient la leur faire connaître.
Night] Nous sommes privilégiés.
Rui] Pourquoi n’es-tu pas heureux, Rémi ?
Night] Qui te dit que je ne le suis pas ?
Rui] Tu parles pour ne rien dire. Tu es ici, avec moi, sur ce réseau de merde.
Night] Et si la merde était justement là pour nous laver de nos prétentions ?
Rui] Un bon point pour toi. Roulons-nous dans la boue. Helio arrive. Je te laisse.
Rui lui lance un baiser et interrompt la conversation sans autre forme de conclusion. Rémi n’a pas le temps de lui retourner le geste. Il soupire.
Il se lève, arpente la pièce, s’arrête devant la fenêtre et observe sa propriété. La nuit s’est épaissie ; les gens dorment ou se terrent dans le buisson de leurs lits, leurs rêves. Une mince partie de la population demeurera éveillée, insomniaque ou diligente, pauvrement ou richement droguée, joyeuse ou triste à en mourir, vivante ou agonisante ; la vie ne dort jamais, systolique. De la lumière encore dans la chambre de Cobra.
L’ordinateur émet un petit bruit annonçant l’arrivée d’un message. Rémi va voir. Marthe. Il regarde l’heure. Le matin débute à peine en Irlande.
« Bonjour, mon ange.
L’aurore est belle, ce matin. Je me suis levée tôt, car nous partons refaire le tour de l’Irlande.
Tu m’excuseras du retard à t’écrire. Nous avons fait faire des travaux dans la maison et avons déguerpi entre-temps dans une petite auberge.
Ce que tu as commis avec Luc ne me surprend pas. Je t’avais interdit de toucher à ce couple, tu te souviens ?
Tu m’avais répondu par ton grand sourire de rouquin, brave et défiant. S’il y a une chose que j’ai apprise, c’est que ce qui doit arriver arrive. Mais où cela te mène-t-il ? À l’amour, bien sûr, et tu auras sûrement eu raison de me défier. Mais sache que l’amour est aussi en Victor.
La source est la même. Les modalités diffèrent. Qu’as-tu obtenu de plus avec Luc ?
Quant à nous deux, on s’enivre à ralentir nos pas. Vieillir est un privilège dont il ne faut pas abuser ; voilà pourquoi nous marchons de plus en plus lentement. Hélène et moi sommes encore vertes, pour parler en Irlandais, mais nous savons toutes deux qu’il faudra bien, un jour, et peut-être plus vite que l’on pense, se dire adieu, laisser tout cela, nos rires, nos heures, les enfouir dans la terre.
L’univers des vieux que j’habite me paraît si loin de tes jeunes frontières.
Va, mon ami, va ton chemin. Ce que tu as fait est mal si, et seulement si, tu ne sais pas comment résoudre l’énigme qui t’est proposée.
Bises tendres.
Marthe. »
Il amène lentement le pointeur de la souris sur le bouton « Répondre », clique.
« Chère Marthe,
Tu es comme un bon prêtre qui, une fois les fautes entendues, absout l’infidèle par un sourire.
Résoudre l’énigme, tu dis ? Luc est vraiment une énigme ?
J’ai plutôt l’impression que nous avons été des marionnettes dans les mains de notre inconscience. Tu sais, ces fameux atomes crochus qui s’amusent à contrecarrer nos meilleures intentions. S’il y a énigme, elle se résout dans la simplicité de notre nature, non ?
Je ne fais jamais tout à fait le même pain, autre équation de l’énigme. Je n’ai jamais non plus conservé longtemps le même amoureux. Qui m’a transmis le gène de l’infidélité ? Ni mon père ni ma mère.
À moins que je connaisse mal leur histoire, et peu importe.
Ne m’as-tu pas déjà dit que l’on pouvait réinterpréter l’histoire selon les circonstances et notre entendement ?
Je m’étonne donc de durer ici, dans cette maison. Je sais, tu me le diras, il y a un temps pour chaque chose, mais voilà, chaque chose, pour moi, est une levure qu’on doit dissoudre pour obtenir un résultat. Je te raconte cela en essayant en même temps de me convaincre. Je ne sais pas.
Je marche à tâtons.
Où est mon véritable malheur ? Nulle part. C’est ça qui est ça, aurait dit Lucienne. Devrais-je me taire ? Faire silence ?
J’ai l’impression de secouer une cage devenue trop calme.
Non, je n’ai aucun regret, mais ô combien de déceptions.
Voilà, de la déception et de la solitude.
Je t’embrasse, je dis, à toi aussi, va. À ton retour, on pourra continuer à se raconter notre voyage.
R. »