EN
Les Années-rebours

Retrouver le fleuve

Il ne changera jamais, ce grand cours d’eau, parfois exsangue, quand les étés sont trop secs, parfois gonflé à en faire peur, lorsque le printemps dure jusqu’à l’automne. On revient à ce fleuve, heureux que les choses ne changent pas, que les habitudes bousculées puissent ici se refermer telle une imposante rosée intemporelle qui lessive les doutes autant que les remords.

— On s’en lassera donc ben jamais.

— T’as raison, Lucienne, répond-il, happant un grand volume d’air. Tu ne t’ennuies pas trop de cet endroit ?

— Pantoute ! Je connais ce fleuve comme si j’y étais née ! C’est une vieille connaissance, mais je pourrais aussi bien m’en passer. La mer en Grèce était belle, tu sais. En fait, l’eau est belle, tout court. Partout où on peut aller. Tout ce qui est grand, tout ce qui est gros…

Elle ne termine pas sa phrase, secouée d’un petit rire espiègle.

— Ça fait juste drôle de revenir icitt’, même après juste trois semaines d’absence. Ça m’a fait le même effet quand je suis revenue de Grèce. Le fleuve m’a consolée, je pourrais dire. Il ne m’a rien dit, évidemment, mais il m’a consolée. Tu comprends ?

— Oui, bien sûr.

— T’as vu le Luc ?

— Oui.

— Il te reviendra de temps en temps.

— C’est ça qui est terrible.

— Ben, c’est mieux qu’un coup de pied au cul !

Rémi se tourne vers elle.

— Te rends-tu compte de ce que tu viens de dire ?

— Qu’essé ?

— Laisse faire…

— Tiens, en parlant du loup.

— Lequel ? demande Luc, enjoué.

— Je vous laisse, dit Lucienne, j’va’s aller bécoter les nouveaux bébés !

— Fais attention de ne pas leur refiler tes maladies, répond Luc.

Pffff !

Luc saisit Rémi par l’épaule, le ramenant vers lui.

— Quel bonheur !

Rémi ne veut pas répondre, de peur de paraître insensible ou amer. Il observe plutôt les vagues courir après leur écume. De temps en temps, Luc le serre un peu plus fort, semblant incapable, lui aussi, d’en dire davantage, qu’il est préférable, Rémi l’interprète ainsi, d’en demeurer là, à être de bons amis qui respecteront ainsi l’illusion que tout est noir et blanc : la vie, la mort, les enfants. Il voudrait lui dire qu’il n’en croit déjà pas un brin.

— Tu m’avais caché des choses, toi…

— Quoi donc ?

— Freddy…

Luc ricane.

— Y en a une qui s’est ouvert la trappe.

— Ne parle jamais en mal de Lucienne, ok ?

— Je ne vois pas en quoi ça te regarde.

Il se dégage de l’emprise de Luc.

— Ben non, ça ne me regarde pas, voyons, tu t’es juste servi de mon cul à découvert, sans protection, je ne sais pas avec qui t’as baisé moi, tout d’un coup. Je te pensais plus…

— Quoi donc ?

Rémi est en colère. Parce que Luc lui échappe et qu’il est égoïstement en manque de lui.

— Je te pensais vraiment amoureux…

Luc semble accuser le coup, perd son sourire pour en réinventer un autre, plus dur.

— On croirait entendre Marie-Claire… et ça aurait changé quoi, Rémi ?

— On va dire que ça n’aurait rien changé. J’ai pas le goût de me battre avec toi.

— C’est du passé, ça, Freddy et les autres. Une crise qui m’a pogné…

— Bien sûr…

— Tu ne me crois pas ?

— J’en ai vu d’autres, Luc, pas la peine de te justifier.

Luc voudrait protester, mais le sourire que Rémi lui décoche semble suffisant à le désarçonner. Rémi a compris. Le silence revient entre eux. Le désir de Rémi rôde derrière les murs de leur peau, cherche une fissure, une occasion de sortir la langue, glisser un doigt. Mais rien, ni dans le jour ni dans l’attitude de Luc, ne permet une telle évasion. S’il faut oublier, alors il oubliera, en sachant que ce sera pour mieux boire, un de ces quatre jeudis, en petites lapées, des souvenirs devenus glacés et sucrés par le temps.

Luc brise le silence.

— Marie-Claire et moi voulons retourner en ville. On a parlé longuement avec Victor…

Rémi attend la suite qui ne vient pas. Le mutisme dans lequel Luc se réfugie en annonce déjà beaucoup. Il commence à comprendre.

— Victor vous offre sa maison.

— Il veut t’en parler.

Rémi se dégage de l’emprise de Luc.

— Je vois…

— Je n’étais pas censé t’en parler avant qu’il n’aborde le sujet avec toi.

— Ça va… Ne t’en fais pas. Mais je trouve que la grande piscine est dangereuse avec les enfants. Faudra clôturer.

Il se surprend d’être aussi détaché. Luc acquiesce.

— C’est peut-être une lubie. Je vais y réfléchir.

Il garde silence, un temps, puis s’anime :

— Ce que je vais te dire, je ne le dirai pas souvent.

Rémi ne veut pas entendre. Il ne veut surtout ni blesser ni être brûlé.

— Non, ne dis rien. Je te comprends.

Luc le regarde, soulagé.

— J’aimerais seulement que tu ne fasses pas semblant que rien ne s’est passé, que tu reconnaisses, en ma présence, ta tendresse.

Luc lui sourit, mais Rémi le sait lutter contre ce propos quasi théologique.

— Tu as raison, murmure Luc, d’une voix trop froide au goût de Rémi.

— Je sais.

Où ira-t-il ? se demande Rémi. L’idée de se trouver un petit appartement au centre-ville ne lui déplaît pas. En regardant le fleuve, il aurait le goût de venir habiter plutôt ici, dans un endroit inhospitalier où les choses à faire l’emportent sur les choses à imaginer. À ce compte, l’Afrique, le Bangladesh, le Brésil ou les hôpitaux de la planète sont les endroits tout désignés. Continuer à faire du pain est un heureux compromis.

— Quand voulez-vous la maison ?

La question paraît surprendre Luc.

— Y a pas le feu. Je…

Luc s’arrête. Il l’embrasse sur la tempe avant de s’éloigner. Rémi baisse les yeux, puis les relève pour contempler ce fleuve qui ne changera pas, même lorsque Rémi s’en ira, mourra. L’eau coule vers la gauche ; il la suit, un temps, n’arrive pas à y comprendre quoi que ce soit. Ses pensées se bousculent, lui présentent, sur des plateaux d’argent, des distractions qu’il refuse, une à une. Il est bon de faire silence, de se croire, un temps, en dehors de sa vie, égale et d’une seule direction, sans contradiction aucune. Il perd Victor.

À cette distance, le fleuve, le ciel, la lumière du soleil, rien ne change. Les nuages, eux, paraissent se répéter. Il n’y a rien à dire sur cette histoire, sinon de rabâcher qu’il perd Victor.

Il entend des pas, se retourne. Victor lui fait un signe de la main. Rémi s’assoit par terre. Victor l’imite.

— Bienvenue au confessionnal du bord du fleuve. Repentez-vous, mon frère, et avouez vos péchés.

Victor sourit faiblement.

— Salut, l’ami.

La voix de Victor est plus froide qu’il l’aurait souhaitée. À son arrivée, Victor l’avait embrassé, lui avait présenté officiellement, et presque comiquement, son Mario. « Je le connais déjà », avait répondu mystérieusement Rémi. Mario était resté en arrière de Victor, comme s’il craignait que Rémi le morde.

— L’ami ?

— C’est ce que nous sommes, non ?

— Devenus ?

— Nous n’avons pas cessé de l’être, je crois, depuis le début.

Victor a raison.

— Je t’aimais, murmure Rémi.

Victor grimace.

— Quand le présent est-il devenu l’imparfait ?

— Est-ce vraiment le moment pour me faire une scène ?

Victor sourit, regarde le fleuve en se recroquevillant, posant son menton sur ses genoux. Voilà une semaine qu’ils ne se sont pas vus. Une absence qui aurait pu passer inaperçue en d’autres circonstances. Cette fois, le temps possède la force de créer une distance. Le point de non-retour est atteint, et la réalité devient ainsi plus claire, se reflétant également dans le fleuve des regrets.

— Tu as de plus en plus le sourire tranquille de ton père, dit chaleureusement Rémi. Tu as raison, je t’aurais aimé, Victor, je t’aurais beaucoup aimé.

Victor se tourne vers lui, les yeux accablés. Rémi comprend les ravages que ses paroles malhabiles produisent.

— Depuis quand penses-tu cela ?

Rémi ne sait pas quoi répondre. S’il lui faut être honnête, il lui faudra révéler tous les vices qui accompagnent sa vérité.

— Tu n’as jamais voulu discuter, Victor.

— Tu n’as jamais voulu de moi…

Rémi tique. C’est faux, mais il est trop tard. Il se dit cela depuis trop longtemps maintenant. Il pense à Stéphane. Regarder le fleuve ne lui est d’aucun secours et regarder Victor lui fait dire des mensonges.

— Je ne sais pas quand j’ai cessé de t’aimer…

Victor semble accuser le coup avec fierté.

— Moi, je le sais, alors cesse de me mentir.

Victor doit penser à Mario.

— Tu es heureux avec Mario ?

Il perçoit la colère sur le bout des lèvres de Victor.

— Ce n’est pas toi.

— C’est un compliment ?

— Fais pas le con, Rémi.

— La question était sérieuse.

— Tu doutes vraiment de ce que tu représentes pour moi ?

— Si.

— Alors, c’est que t’es sourd et aveugle.

— Crois-tu ? demande Rémi d’un ton déçu. T’as au moins le courage d’agir au grand jour, de me dire la vérité.

— Non… Rémi, tu ne peux pas savoir comme je suis menteur.

— Laisse-moi deviner. Tu connais Mario depuis plus longtemps.

— Quatre ans.

Rémi se raidit, cherche à calmer ses yeux. Victor continue à sourire et à regarder au loin.

— Ne va pas croire que je te trompe depuis ce temps-là, comme toi tu l’as toujours fait. Je t’ai trop laissé faire ; ça faisait sans doute mon affaire. J’ai pas le goût de te faire des reproches plus qu’il n’en faut. Mon bonheur existe ailleurs, voilà tout. Toi, il y a longtemps que tu semblais l’avoir compris, sans oser m’en parler. Ou, t’as raison, je refusais de le voir. Marthe m’a brouillé l’esprit. Maudits psys… Elle me disait que tu avais ta manière d’aimer et que tu aurais sans doute beaucoup de mal à changer, que seul le temps finirait par te rendre plus confiant. Blablabla. Je t’aime encore, Rémi, mais c’est étonnamment le Rémi libre que j’aime. Ça me fait pourtant trop mal. Tu n’es pas fait pour moi. Mario était plutôt du genre dans le placard. J’ai attendu mon heure, tout simplement ; j’ai attendu patiemment mon heure, car je sais que j’aurai plus d’emprise sur lui. Toi, tu étais, au départ, inaccessible. Mario n’a jamais eu de copain, contrairement à ce que j’ai pu dire. Il vivait avec sa mère. Elle est morte et il est devenu un autre homme. Tu vois le portrait. Classique. J’ai cherché souvent à te le dire, mais je n’en avais ni le courage ni la certitude. Mario est plus simple, meilleur en fait.

— Tu veux vendre la maison.

— Luc t’a dit ? C’est un projet que je caresse depuis longtemps.

Victor lui sourit faiblement.

— Nous sommes des êtres civilisés, n’est-ce pas ? Tu recevras bientôt une lettre recommandée. Même si je possède cette maison, tu as certains droits.

Rémi n’aime pas la manière dont Victor appuie sur le dernier mot. En voulant bien faire, Victor se place du côté des bons et le pousse du côté des fautifs. Rémi serre les dents. Il souhaite que la colère entre eux éclate, qu’ils en finissent ; un coup sec des dents.

— Je suis prêt à te dédommager. Marie-Claire et Luc ne sont pas pressés, mais le plus tôt sera le mieux pour nous deux. J’ai été surpris de la tournure des événements. Mario est arrivé plus vite dans le décor que je ne le prévoyais, même si j’ai tout fait pour que la situation se présente. Il est notaire, je suis notaire, nous rions des mêmes virgules. Ça me convient.

— Il est vrai que tu es un gars très convenable.

Rémi cherche encore à prendre à témoin le fleuve. S’il en avait les pouvoirs, il créerait une forte marée qui noierait la bonté de Victor.

— Je pensais faire ça correctement, mais t’as un peu gâché la sauce avec Luc.

S’il en avait les pouvoirs…

— Je crois que tu aurais intérêt à mettre tes livres à jour. Il te manque des pièces au puzzle, répond sèchement Rémi.

Victor le regarde, décontenancé ; Rémi hausse les épaules.

— Ce n’est pas grave. Va rejoindre ton Mario et ses virgules, va te faire foutre et garde ton argent !

Victor se lève prestement.

— Je te connais trop bien, Rémi, pour savoir que tu ne penses pas ce que tu viens de dire. Je n’aime pas la dispute, et je t’aime trop pour ça.

La colère de Rémi fond comme neige au soleil. Victor poursuit :

— Notre erreur aura été de réessayer.

— Non, tu te trompes, notre erreur sera de ne pas vouloir continuer.

Surpris, Victor fait non de la tête.

— Ne joue surtout pas ce jeu-là avec moi.

Il tourne les talons, laissant Rémi avec une douleur grotesque à la mâchoire. De ne pas vouloir continuer ? Il a dit ça, lui ? D’où ce lapsus sort-il ? Du panier de crabes de la vérité ? Il s’agite, lutte contre la tristesse.

— Rémi ! interpelle Luc. Viens voir comme ils sont beaux !

Rémi lui fait signe qu’il arrive, et descend plutôt les marches qui mènent à la grève. Il enlève ses souliers et remonte son pantalon qu’il a voulu du dimanche. Il enlève également sa chemise qu’il pensait de circonstance.

La marée, haute et gourmande, lui lèche les pieds. Il s’immobilise. La mâchoire ne desserre pas, les yeux cherchent obstinément un détail, un quelconque signe, une vague plus grande que les autres. L’eau remonte un peu plus, atteint les mollets. Même au plus fort de l’été, elle demeure froide ; on la croirait impatiente de retrouver l’hiver.

Sous ses pieds, le sable est rugueux, sculpté grossièrement par la marée balourde. Il veut se promener, mais le confort n’y est pas. Luc revient voir ce qu’il fait, mais reste en haut de l’escalier, lui envoie la main. Rémi commence à douter de ses perceptions. Il lui répond par le même signe. Antoine apparaît près de son père, lui tire la main pour qu’il rejoigne les autres. Luc le soulève et le fait tournoyer. Antoine crie de sa voix de jeune fille. Sophie arrive en courant et demande à son père de lui faire la même chose. Abandonné, Antoine reprend le vire-vent qu’il avait laissé choir, un cadeau de Rémi, et se met à courir en observant l’effet que le vent produit sur le jouet.

D’où il se trouve, Rémi peut voir l’attroupement des adultes sur la véranda. Marie-Claire trône avec ses deux nouveaux-nés. Lucienne gesticule comme une abeille devant son miel. Irène caresse un des enfants.

Rémi baisse les yeux, savoure le moment. Ses pieds s’enfoncent. Il cherche une zone de la grève où il fera bon marcher. Le soleil lui sèche rapidement les pieds, créant une panure tenace entre les orteils.

Victor est un salaud, se dit Rémi. Là s’arrête sa colère. Il s’y retire et, bien entendu, une mince couche sanguine se colle au cœur, formant une nouvelle enveloppe, une pâte souple, qui se durcira avec le temps.

Il se dirige vers l’ouest, loin de l’endroit où Luc et lui avaient fait l’amour. Il ramasse une pierre qu’il jette férocement à l’eau. La surface du fleuve est trop vive, et le caillou sombre immédiatement, sans faire de ricochets. Aucune importance. Rémi lance une autre pierre et puis une autre. Il poursuit sa marche, lance des pierres à en avoir mal au bras. L’après-midi, tout comme lui, se fatigue. Il rejoint cet endroit où le fleuve devient une bouche énorme qui vomit dans le Golfe la somme des alluvions qu’il a récoltées depuis les Grands Lacs.

Il jette une dernière pierre qui n’atteindra jamais l’horizon. Il soupire, apaisé. Car il est libre.