Elle gesticule, c’est ce qui attire mon attention. Mon premier réflexe consiste à évaluer sa dangerosité et la menace qu’elle représente pour la tranquillité de mon esprit.
Je m’aperçois rapidement qu’elle semble plutôt dans un état second. Ses gestes sont lents; elle ne se parle qu’à elle-même, et surtout en silence.
Je présume qu’elle est hors de danger et qu’elle ne se jettera pas sur les rails du métro.
Alors, je m’assieds et j’extrais mon livre de la grande poche de mon manteau. Les écouteurs à mes oreilles émettent une musique comme je l’aime, calme, sans paroles et sans véritable mélodie non plus.
Mais je n’arrive pas à me concentrer. La femme continue de faire de grands gestes, perdue dans son monologue intérieur. Je peux l’observer : elle ne me remarque pas, regardant plutôt vers le haut, puis à droite, à gauche, vers le bas, faisant un pas de côté, en avant, lançant un bras en l’air, le suspendant quelques instants, puis le laissant tomber mollement, paraissant se poser des questions profondes, faisant la moue, ne riant jamais.
Elle n’est pas mal habillée et ne me semble prisonnière d’aucune drogue. Ses expressions sont tristes ; son visage émacié n’est que souffrance à mes yeux. Je me dis que ses gestes trahissent un long passé de contraintes, de mésaventures, sans doute d’abus.
Je ne veux pas la prendre en pitié ; j’essaie seulement de comprendre la cause de son malheur, s’il en est une. Peut-être ai-je tout de travers, peut-être s’agit-il ici seulement d’un être né avec peu de moyens cérébraux.
Je me reprends aussitôt, car ce que je viens de penser est probablement pire que de la pitié.
La musique à mes oreilles ne contredit pas sa vie, la contourne et lui donne presque du sens. C’est une étrange sensation d’épier ainsi la transparence d’une femme, folle au vent, aux espadrilles clinquantes, quasi neuves, qui ne vont pas avec le reste de ses vêtements plus usés et qui sont beaucoup trop grands pour elle.
Le train arrive. Je fais exprès de ne pas prendre la même porte qu’elle. Je la perds presque de vue, car le train est bondé. Elle réussit à se faufiler vers un siège mystérieusement laissé vacant alors que je reste debout en biais près d’elle.
Ses gestes s’atténuent, les grimaces de son visage s’adoucissent; elle fait la moue, puis s’anime de nouveau, se lève, passe devant moi et sort déjà à la station suivante.
Où va-t-elle? A-t-elle une véritable destination en tête? Les portes du train se referment. Je m’avance, car je descends à la prochaine station.
La musique est calme dans ma tête. Je contemple ma silhouette sur la vitre. Je suis un gars normal. Mes angoisses n’emportent pas mes gestes.