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Le cordonnier

1 juillet 2015

J’avais décidé, ce jour-là, d’emprunter des rues parallèles aux larges artères de Lisbonne, voir autre chose que les beaux chemins que la ville étale pour se donner de grands airs. La vie, celle que l’on dit de tous les jours, préfère les ruelles, les chiens de gouttière et les petits cafés.

Lisbonne alors, même en son centre, peut paraître déserte. Les gens vaquent à leurs occupations ou ne sont tout simplement pas là. Il ne reste que les vieux, les employés municipaux et, curieusement, aucun chat à l’horizon. Je ne crois pas avoir vu un félin de tout mon séjour. Les mange-t-on à Lisbonne ?

J’ai volé quelques clichés, laissant pendre ma caméra à mon cou, sans bien viser. Les cordes à linge m’ont amusé. Elles sont différentes de celles trouvées en Amérique du Nord. Comme elles ne peuvent se lancer au-dessus des cours arrière, elles longent les façades et les balcons, comme si prises de vertige.

J’ai raté une belle photo. C’était dans une rue avec une pente abrupte. Pas un chat au sens propre et figuré, si ce n’est quelques tables au loin d’un café autour desquelles je voyais des gens immobiles. Le soleil ne réussissait pas non plus à atteindre le sol. Seules quelques fenêtres des étages supérieurs recevaient de la lumière. Soudain, à ma droite, un vieux cordonnier, accroupi tout juste à l’entrée de sa boutique, travaillant une chaussure. Une véritable carte postale des années 20 ou 30, quand la misère, aux États-Unis, soufflait ses grands vents sablonneux. Mon réflexe fut de m’arrêter et de le prendre aussitôt en photo. Mais j’étais à peine à 10 ;cm de lui. Il ne semblait pas m’avoir remarqué, poursuivait sa lente ou inutile besogne sur une chaussure qui paraissait aussi vieille que lui. Il devait bien avoir 90 ans, le dos courbé comme un arbre ayant longtemps affronté les bourrasques et les vagues de la mer.

Je ne pouvais cependant m’arrêter plus que trois ou quatre secondes. J’eus le temps d’observer son échoppe, pas plus reluisante, tout aussi vieille, tout aussi déserte. Évidemment, le désordre était complet. Cette boutique avait cessé de vivre et le vieux cordonnier était sans doute en train de mourir là, devant moi.

Par respect, je me suis éloigné. J’aurai pu sortir un 10 ;€ et les lui donner afin qu’il me permette de le photographier. Mais son attitude aurait certainement changé, j’aurais cassé le moment, ou il n’aurait pas compris, aurait fermé sa porte, cachant sa pauvreté ou son inexistence. Je ne sais. Je ne voulais pas qu’il pense que je le prenais en pitié.

Pendant dix bonnes minutes, j’ai poursuivi mon chemin, pestant contre ma timidité et mon échec. Je fus tenté de retourner le voir, puis j’ai abandonné l’idée. Il ne me reste que ces mots pour graver dans une mémoire relative et éphémère ce court instant qui ne m’avait, de toute façon, jamais appartenu.