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Le médecin qui jouait du piano

3 février 2012

Il s’assoit près de moi, à la répétition de la chorale. C’est un grand gaillard d’Amérique centrale, ou du Sud, je ne sais plus. Il me sourit, je lui demande comment il va. Il prend le temps d’ouvrir son cartable de musique, soupire, me dit d’une voix triste en secouant la tête : «J’ai perdu un grand ami, ce week-end. »

Sans attendre de moi un commentaire, il se met à raconter. « Il était mon médecin, mais aussi un grand ami. Il est mort d’un cancer. » Dans sa bouche espagnole, cela sonne plutôt « il est mort d’un concert ». Les intestins.

« C’est terrible. », lui dis-je.

Il hausse presque les épaules.

« Oh, ce qui est terrible est qu’il n’avait que 54 ans. Il jouait si bien du piano. C’est lui qui m’aidait pour les partitions ici. Il s’occupait de moi. Il était bon avec tout le monde, il ne comptait ses heures pour personne. Un vrai grand médecin. »

« Mes condoléances. »

« Merci Guy. Il me disait tout le temps que j’étais trop hypocondriaque et c’est lui qui attrape cette saleté. Il a lutté pendant deux ans... Dans les derniers mois, il a cessé tout traitement et s’est mis à jouer et à jouer du piano. Il a tout préparé pour sa mort. Les funérailles ont eu lieu sur le mont Royal, dans un de ces grands cimetières.

Il avait commandé le buffet, nous avait enregistré une pièce de Bach pour que nous l’écoutions une dernière fois avec lui. »

L. se tait un moment.

«La vie est ainsi faite.»

Je ne peux, ému, que lui répondre « En effet ».

Le directeur s’avance. La répétition peut débuter. Après le réchauffement, nous entreprenons la lecture d’un chant langoureux, érotique.

La vie est ainsi faite.