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Mascara perpétuel

11 octobre 2014

Ils appellent ça du mascara. Inspiré du khôl, un extrait de poudre d’antimoine, le produit moderne fut d’abord un amalgame de charbon et de vaseline, puis les chimistes ont trouvé des succédanés, préférant les cires, les solvants et les polymères. En fait, c’est devenu de la peinture-vernis pour rallonger la fourrure des yeux.

Je rencontre souvent cette dame sur le quai du métro. Pas très grande, bien mise de sa personne quoique je lui conseillerais de porter des vêtements moins ajustés. Debout, parmi les autres, elle s’affaire devant un miroir de poche et un bâton de mascara. Elle brosse quelques cils, observe le résultat, recommence. Cela me semble durer des heures. C’est fascinant, une vraie fourmi, ou plutôt une chatte qui se lèche rigoureusement les poils. Une fois un résultat qu’elle paraît juger satisfaisant, elle visse le bouchon qu’elle tenait de la même main qui soutient le miroir, range l’instrument dans son sac et, à ma grande surprise, en sort un autre, qui paraît plus fin.

Le manège recommence à la grandeur de son oeil. Pour dire vrai, ça me stresse de la voir rechercher une perfection qui n’existera sans doute jamais chez elle. Je ne dis pas qu’elle est laide, loin de là. Elle est peut-être sans véritables attraits et, comme je l’ai dit, trop serrée dans sa jupe et sa blouse cléricale. Par son allure, par son âge, je me dis que c’est une travailleuse comme on en voit tant dans les bureaux, répondant très bien aux vilains stéréotypes que l’on se fait des adjointes administratives. Une bonne personne, quoi, vêtue de vêtements modestes, une dentelle défraîchie comme collet, un chignon piqué d’épingles à peine dissimulées.

Maintenant que la double opération de mascara est terminée sur l’oeil droit, elle revisse le bouchon sur le crayon-brosse, remet le tout dans son sac et, il fallait s’y attendre peut-être, elle sort le premier crayon pour s’attaquer à l’autre oeil.

Voilà, le train arrive. Qu’à cela ne tienne. La porte s’ouvre, une masse dense de citadins s’enfuit vers une autre ligne. La dame au mascara a le champ libre, trouve une place et reprend son travail minutieux et nerveux malgré les soubresauts de la voiture qui s’est mise en marche. Je me suis placé un peu en retrait et elle ne peut savoir que je l’observe. Malheureusement, je dois quitter, la dame continue sa besogne. La porte se referme derrière moi, je me tourne pour l’observer une dernière fois.

Il n’est pas rare de rencontrer ainsi de ces femmes qui, malgré les vibrations, les secousses du transport en commun, réussissent à se farder, à redessiner cette ligne de rouge, ce trait autour des yeux, cette teinte sur cette joue. Je peux comprendre le souci qu’elles apportent chez elles à rectifier et dompter la géométrie de leur visage, à obéir scrupuleusement aux diktats d’une certaine mode. Je trouve cependant un peu navrant qu’elles doivent perpétuellement rectifier le résultat. Je sais très bien que toutes ne sont pas ainsi et que les hommes plient eux aussi sous le poids d’autres contraintes. Ne suis-je pas le premier à étudier, dans ces mêmes voitures, le reflet de mon visage? Il m’importe de savoir ce que je n’annonce.

Nous sommes des paons et nous prétendrons pourtant le contraire. Nous avons transposé nos parades amoureuses, nos désirs de vaincre, de convaincre (de tromper, mascara est un mot italien qui veut dire « masque »). Nous voulons survivre. Pour certains, cela signifie accorder une importance maniaque à la longueur de ses cils. Pour d’autres, ce sera d’écrire sur les premiers ou ce sera de trouver la pièce de vêtement qui les rendra uniques, le temps d’une pensée.

C’est vide, tout cela. Cela paraît inutile, tout comme ces gens qui, rivés sur leurs téléphones dits intelligents, se stérilisent l’âme et la pensée à déplacer des chiffres pour atteindre le nirvana du 2048 (est-ce bien le nombre?)

Nos petites bulles éclatent si facilement. Nous nous dépêchons à remettre le doigt dans la fissure de la digue, et nous nous étonnons de mourir déjà, trop occupés par les insignifiantes distractions de notre quotidienneté.

Voilà ce qui me stresse chez cette dame. J’aurais aimé m’approcher d’elle, lui saisir le visage, observer ses yeux et lui dire que c’est correct comme ça, qu’elle peut relaxer. Évidemment, ça ne se fait pas… et elle ne m’aurait pas cru. Déjà que j’aurais violé son intimité qu’elle se serait dépêchée à sortir de nouveau ses bâtons pour effacer les marques que j’aurais pu faire sur la pellicule poudrée de sa peau.

Moi, de mon côté, mes distractions sont souvent d’ordre sexuel. Je vois un bel homme et veux m’approcher de lui, juste pour pouvoir mieux observer la veine dans son cou barbu. Séduire et mourir, sans doute. Mascariser son regard comme d’autres se faisaient embaumer sous les pyramides.

L’éternité est comme le diable; elle se faufile dans les détails.