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Toutes les langues du monde

11 mai 2024

J'aimerais connaître toutes les langues du monde, passées et présentes. Il s'agit là, certes, d'une lubie. Mes pas sont modestes, n'arriveraient jamais à explorer l'entièreté de ce labyrinthe infini de résonances. Chaque dialecte est un algorithme délicat, codé avec ses mystères et ses ineffables règles.

Créatures vivantes, elles respirent et se transforment, façonnées à travers les âges par ceux et celles qui les ont parlées et écoutées. Elles possèdent leurs nuances exquises et leurs beautés, tel un tableau impressionniste où chaque coup de pinceau ajoute une dimension nouvelle et imprévisible pouvant conduire autant à de profonds raisonnements qu'à des contradictions sans fond.

Il en va ainsi de la vie: une expérience de mélodies et d'aventures, une tour de Babel en constante reconstruction, puisque la parole est obstinée, ne s'avouera jamais vaincue, instrument de l'âme humaine et glaive pour la survie.

Notre voyage ne peut être que sans fin dans les méandres de ces couloirs lexicaux où les mots peuvent se muer en prières glorifiées, mais mal comprises, en invocations enivrantes, mais qui échouent souvent à franchir les lèvres de l'intention pour se perdre dans le brouillard de l'interprétation.

Et puis, notre langage n'est qu'une dimension dans l'arsenal de nos gestes. Notre corps possède aussi sa grammaire et ses intentions. Bien loin, sommes-nous de pouvoir comprendre le ciment qui relie nos pensées et la matière.

Cette diversité de parole cacherait-elle une vérité universelle, une essence commune se dérobant sous le voile des sonorités et des syntaxes diverses? De plus, il se cache en nous une langue que nous avons peine à décoder. Nous rêvons tous et les symboles qui y foisonnent nous échappent. Comment comprendre les autres si nous n'arrivons pas à nous inspirer de notre inconscient qui nous susurre en apparence toutes les réponses?

Dans nos rêves, les mots sont superflus, et les images et les sentiments dansent ensemble dans une compréhension muette, mais profondément ressentie. D'où proviennent ces symboles, des chants et ces récits alambiqués?

À vouloir connaître toutes les langues du monde, arriverions-nous peut-être, pas à pas, à toucher à cette réalité ultime, où les paroles ne sont plus des barrières, mais des ponts, des fenêtres à travers lesquelles nous apercevrions, même obscurément, la lumière d'une compréhension universelle. Chaque langue est un poème, un algorithme codé pour dévoiler peu à peu les contours d'un rêve partagé, celui d'une harmonie possible dans l'infinie diversité de nos voix.

Il faudrait alors réfléchir aux cauchemars qui en découlent. Et si l'harmonie souhaitée n'était elle-même qu'une de ces sempiternelles Babel à reconstruire?

Puisque la Terre semble s'essouffler de l'humanité, combien de temps nous reste-t-il pour nous entendre sur une même parole?

Illustrations : Midjourney